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Night Lords - Leviathan

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Message par - Talos - le Mer 15 Aoû 2018 - 0:04


Night Lords - Leviathan Leviat12



Salutations à tous !



Je partage avec vous mon récit entamé il y a quelques années. Bien sûr, n'écrivant que quand l'inspiration se fait pressante, le contenu total n'est pas extrêmement long, mais il a déjà subi pas mal de refontes...

*

Je vous communique le lien menant BLOG contenant le texte et la galerie d'images (portraits réalisés par un ami). Bien entendu, le texte est sujet à des changements constants (on est jamais satisfaits...). Je posterai également le texte ici-même et le tiendrai à jour.

*

Si vous avez des remarques, des avis, ou quoi que ce soit qui puisse me faire progresser dans mon écriture, la crédibilité de mes personnages ou quoi que ce soit d'autre, n'hésitez pas à me le dire !
Je suis preneur de tout ce qui pourra m'aider à m'améliorer Smile

Sur ce, bonne lecture, j'espère que tout ceci vous plaira autant que j'ai de plaisir à l'écrire Wink



LIEN BLOG


-   x   -


DRAMATIS PERSONNAE

Halek:
Night Lords - Leviathan Halek_12
Celyne:
Night Lords - Leviathan Celyne11
Hadès:
Night Lords - Leviathan Hadzos10
Klesya:
Night Lords - Leviathan Klesya11
Chapelain Corten:
Night Lords - Leviathan Corten10
Archiviste Lebian:
Night Lords - Leviathan Lebian10



Dernière édition par - Talos - le Jeu 16 Juil 2020 - 10:43, édité 8 fois


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Mon récit en cours sur la VIIIème Légion :
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"Mourrez comme vous avez vécu, fils de la VIIIème Légion. Drapés de nuit." Konrad Curze.
"Vous êtes une race de proies, rien de plus, rien de moins." Asdrubael Vect.


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Message par - Talos - le Mer 15 Aoû 2018 - 0:05

   L'homme et la femme étaient tapis contre le mur sous le stroboscope de l'alarme incendie. Sur la cinquantaine d'occupants de la pièce, ils étaient les seuls à ne pas avoir été éventrés. Du masque mortifère qui les surplombait ne suintait aucune émotion. Malgré le vacarme des sirènes, la respiration du colosse faisait trembler leurs os aussi sûrement que leur chair livrée aux jets d'eau glacée. Derrière lui, la lumière intermittente ne semblait éclairer le charnier que pour mieux s'évanouir, comme par honte ou par crainte de ce qu'elle avait révélé. Le cas échéant, réapparaissait-elle une fraction de seconde plus tard par contrainte, ou par perversité ?
   Un pas en avant fissura le sol fragile alors que la femme levait ses yeux noyés de larmes vers le démon qui avait massacré le bloc d'habitation. Son arme, aussi grande qu'elle, émettait un ronflement régulier digne d'un carnivore. Mobilisant le peu de conscience qu'il lui restait, elle réussit à se demander si ce bruit ne venait pas également du casque qui la regardait. Saoul de terreur, son mari se crispa contre elle alors que la monstrueuse épée-tronçonneuse à rangée double émettait un rugissement en montant dans les tours. Il cria lorsqu'il entendit le tueur lever le bras, et elle joignit sa plainte à la sienne alors que les dents hurlantes se ruaient vers sa gorge.

- Pourquoi !?









                                                                      - Pourquoi pas ?

                                                                       Attribué au Sergent Cineris Vytraan, IXème escouade Torture,
                                                                                                                                  IIème Compagnie,
                                                                                                                                  VIIIème Légion,
                                                                       lors de la pacification de Garante Unitis.


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Message par - Talos - le Mer 15 Aoû 2018 - 0:06

Prologue










  Toujours il frissonnait.

N'était pas en cause le froid des bas-fonds de la cité. Ce n'était pas non plus la pluie glacée qui ruisselait le long des parois d'acier. Le métal ne rayonnait d'aucune chaleur. Même en s'appuyant contre lui depuis plusieurs minutes, sa température corporelle ne s'y imprégnait pas. Au contraire, l'humidité des conduits de refroidissement formait une pellicule de givre sur son bras tremblant, et gagnait ses os. La température artificiellement négative changeait les gouttes acides en cristaux de glace sitôt qu'elles touchaient le sol torturé. Le gel s'emparait de ses haillons et les durcissait, et il se doutait que les ôter allait également le priver de certaines portions de sa peau. Il s'en moquait.

Toujours il frissonnait.

Non pas qu'il eut peur de quelque chose. L'obscurité coulait le long de son corps comme un flot d'huile lorsque, dans un silence quasi-total, il la parcourait. Le fait d'y avoir toujours vécu le préservait des spectres et des sons que "d'autres", aux aguets, croyaient voir et entendre une fois la lumière éteinte. Celle-ci était pour lui une voisine discrète, peu encline à se montrer à travers une meurtrière ou un sas. Elle le suivait, accrochant son regard lors de ses courses solitaires entre les blocs d'habitation et les spires industrielles. Seul ce grand astre accroché dans le ciel gris faisait office de source lumineuse constante, diffusant une couronne d'un bleu terne et malade. A quelques rares occasions lui avait-on fait remarquer que ses yeux avaient la même couleur. Cela aussi, il s'en fichait éperdument.

Toujours il frissonnait.

Haletant, il déglutit en forçant son cœur à ralentir. Insolemment, ce dernier n'obéit guère et accéléra durant une brève poussée qui faillit le mettre à terre. Même s'il ne le ressentait pas, le froid gagnait son corps et il savait que les secondes le rapprochaient d'un risque, alors qu'elles s'écoulaient. Sa main gauche serrait toujours l'écharde métallique, et une crampe assaillait désormais son poignet crispé. Relâchant ses muscles et inspirant à fond un air vicié, il se redressa enfin face au ciel. Ses dents reflétèrent l'éclat chétif de l'astre suspendu entre les tours alors qu'il souriait. La pluie froide qui heurtait son visage offrait un contraste tellement agréable avec la chaleur qui noyait ses pieds nus...

Il libéra enfin l'air prisonnier de ses poumons et écarta les doigts pour laisser choir son couteau improvisé qui heurta le sol dans un "ploc" humide. Un faible rire, guère plus qu'un hoquet suffoqué digne d'un mourant, agita son corps de spasmes alors que les tremblements reprenaient de plus belle.

Toujours il frissonnait, lorsqu'il égorgeait.


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Message par - Talos - le Mer 15 Aoû 2018 - 0:07

LEVIATHAN



ACTE I

NOX ÆTERNUS









Note de l’auteur :

Ce récit des Night Lords, tout droit sorti de ma tête, est encore en cours de rédaction. La route est encore longue, si bien que la version que vous lisez aujourd’hui aura peut-être changé demain. L’indice de version est indiqué dans le titre du document. N’hésitez pas à me faire des retours, des remarques, donner votre avis, je suis humble et souhaite entendre toutes vos critiques, bonnes ou mauvaises.


Pour les lecteurs familiers de la VIIIème légion, j’espère arriver à vous surprendre malgré l’ombre dans laquelle je marche. Vous savez tous à laquelle je fais référence…

Pour les autres, celles et ceux qui s’apprêtent à rencontrer Halek, Celyne, Hadès, Dorkh, Klesya, Corten, Lebian… pour reprendre une citation d’Aaron Dembski-Bowden dans le prologue de sa trilogie :

« Bonne chance avec eux, vous en aurez besoin… »


- Talos -


Dernière édition par - Talos - le Ven 31 Juil 2020 - 20:19, édité 1 fois


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Message par - Talos - le Mer 15 Aoû 2018 - 0:08

Chapitre I

Une marque de plus










  Une goutte de pluie entrait toujours en scène avec fracas. Son premier acte consistait à chuter d'une hauteur vertigineuse, offerte à la force de gravité. Elle s'étirait en une longue traînée de plusieurs centimètres, ses molécules retenues entre elles par élasticité malgré la force qui cherchait à l'écarteler. Quand enfin l'impact se produisait sur une surface solide, l'énergie cinétique développée lors de la chute provoquait au niveau microscopique un véritable cataclysme. Les particules liquides étaient alors projetées et dispersées dans toutes les directions. A leur retombée, elles fusionnaient avec d'autres fragments d'eau pour, au final, reconstituer d'autres gouttes.

  Ainsi suspendues, elles paraissaient observer le monde en-dessous d'elles. Si des opinions avaient pu être exposées, elles auraient sans doute évoqué les abysses qu'elles surplombaient. Pas ou peu de lumière pour faire briller la pluie qui ne demandait qu'à se parer de brillance. La faible teinte bleutée d'un astre mort donnait l'impression d'un reflet sur une faux gigantesque que la nuit elle-même souhaitait utiliser pour trancher le monde en deux. La voûte nuageuse de gris et de noir n'offrait aucun confort. Telles des tornades cancéreuses, les émanations chimiques des trop nombreuses cheminées grimpaient à la manière de nuées infernales vers les cieux, berçant l'horizon d'un crépuscule nauséeux.

  Ecœurée par un environnement aussi maussade, sans doute l'eau chargée de corrosion et de poisons en tous genres aurai-t-elle choisi de tomber à nouveau vers un cadre plus profiteur et à même d'honorer sa constitution. C'est donc lentement, paresseusement, que la goutte égoïste se serait soustraite à ses semblables - estimant cet entourage bien trop terne à son goût – en glissant le long de son perchoir jusqu'à ce que le vide l'appelle à nouveau.

  Malheureusement, aucun paysage prometteur ne l'attendrait plus jamais. Innocemment guidée une fois de plus sur une trajectoire verticale ou presque, ballottée par quelques courants d'air, elle finit sa course aveugle dans un écrin mou et chaud. Sa froideur foudroya le crâne sur lequel elle était tombée. Une main rageuse et gigantesque vint aussitôt punir la goutte insolente qui, sans le vouloir, s'était écrasée là.

- Putain de vérole ! Pourquoi juste derrière l'oreille ?

Elle frotta énergiquement sa tête pour chasser l'intrue. Celyne détestait cela. La flotte glacée avait toujours son chic pour atteindre des endroits stratégiques. Traversant les ténèbres de la cité, elle suivait une silhouette sombre qui n'avait pas parlé depuis leur départ des districts périphériques. Comme toujours, ils se dirigeaient vers les Ronces pour y traîner. Marcher ne l'aidait pas à se réchauffer, et l'intervention liquide dont elle gardait encore le souvenir désagréable n'arrangeait pas les choses. Elle en avait simplement marre de ce crachin miteux.

- Eh ! Tu crois qu'une nuit ça cessera ?

L'autre ne se retourna pas et ne répondit rien, ce qui la fit soupirer. Ils bifurquèrent sous un porche duquel pendaient des crochets à l'aspect peu engageant. Ils ne levèrent même pas la tête. Devant eux, quelques marches glissantes menaient à un vaste espace où avait poussé une véritable forêt épineuse. Les dalles recouvertes d'un gravier poisseux étaient jonchées de débris en tous genres, mêlés à des morceaux de ronces mortes. Celyne laissait ses yeux noirs dériver sur le sol alors que ses guêtres enjambaient des bouts de plastek, de ferro-béton, des câbles, des pièces de vêtements, des tissus fibreux et parfois organiques. Des nécrophages aux yeux brillants détalaient sur leur passage bien qu'un ou deux téméraires durent être repoussés par un coup de pied nonchalant de la part du garçon devant elle. Après tout, il était plus grand et plus vieux qu'elle, à lui revenait donc le sale boulot. Elle sourit à cette pensée alors qu'ils s'enfonçaient toujours plus dans le maelstrom de pointes. Sur n'importe quel autre monde, l'endroit aurait été considéré, au mieux, comme une décharge. Et comme toute décharge a son lot de visiteurs attitrés, il était normal qu'ils rejoignent leur coin d'errance. Le vieux condensateur qui leur servait d'assise était toujours là, sous son porche de toile déchirée. Ils avaient galéré pour le traîner jusque là, car les cent cinquante kilos de la machine ne s'étaient pas laissé faire face à des adolescents. La boue huileuse avait cependant joué un rôle apprécié en facilitant la glisse du caisson.

Ils s'assirent sans mot dire après avoir déposé leurs besaces vides. Celyne soupira vers le ciel et la couronne bleutée qui lui prêtait sa teinte. Son ami ramassa un caillou humide en forme de dent et l'inspecta d'un œil absent.

- Sinon, tu en as quelque chose à faire ? » Demanda-t-elle. « C'est pas comme si je t'avais posé une question...

Il la regarda en coin, et esquissa un faible sourire avant de replonger ses yeux vers le sol.

- Je pense que ça cessera la nuit où tu feras découler tes questions d'une pensée logique. Répondit-il enfin d'une voix calme.

- Qu'est-ce que tu me chantes ?

- Réfléchis, idiote. Comment voudrais-tu empêcher la pluie de tomber ? Ce serait comme demander au vent d'arrêter de souffler. Impossible.

- Et pourquoi pas ? J'suis sûre que tout peut se faire. La preuve, on ne voit même pas notre étoile-mère ! C'est ce qu'on nous a appris la dernière fois en étude d’astronomie : Tenebor est placée devant elle, alors que dans des millions de systèmes les planètes ont une de leurs faces illuminées. On est donc bien un cas à part ! L'Humanité n'aurait jamais pu s'élever si le Soleil de Terra ne l'avait pas éclairée !

- Et si c'était le cas ici, on serait tous morts. Notre astre est mourant et ses radiations nous changeraient en viande cuite si nous étions exposés de la sorte. Je ne pense pas que cela te tenterait de sentir ta peau grésiller, si ?

Elle se frotta les bras à cette idée, secouant ses cheveux coupés court.

- Bien sûr que non ! Mais imagine rien qu'une seconde : la cité dans la lumière ? Voir notre monde dans une gamme de couleurs différentes...

- Il y a déjà un bon paquet de choses qui mériteraient de rester dans l'ombre... Rétorqua-t-il alors que ses yeux bleus irradiaient de sarcasme.

Comme pour souligner cette dernière phrase, un bref écho parvint à leurs oreilles. Répercuté par les murs gigantesques de la cité, il était faible mais ô combien distinctif. Depuis toujours habitués à entendre ce type de son, ils l'accueillirent avec nonchalance et habitude. Les hurlements avaient toujours fait partie de l'atmosphère polluée de Nostramo Quintus, aussi sûrement que ses nuages toxiques. Les guerres entre groupes et gangs rythmaient le quotidien de tous, et aucune génération n'était épargnée...

Celyne tapota le sol innocemment du bout des pieds, fredonnant une mélodie comme si de rien n'était. L'autre utilisa son caillou pour graver une petite ligne verticale sur le côté du caisson, qui s'ajoutait à une longue liste de griffures, avant de le jeter avec détachement.

- Tu penses qu'il sera content ? Finit-elle par demander.

Il soupira, visiblement fatigué de répondre à toutes ces questions.

- Si je ne t'avais pas toujours connu, je t'aurais déjà assommé, au minimum. Répondit-il en se massant la nuque.

- T'es trop vieux Hal', tu serais incapable de me toucher ! Elle désigna du menton les cheveux de son ami, qui grisonnaient déjà par endroits malgré son jeune âge.

- Ne me tente pas, petite chose. Il serait dommage que tu te retrouves invalide alors que tu viens à peine d'intégrer le clan.

- Un tracas pour toi aussi, puisqu'Hadès t'a personnellement chargé de t'occuper de moi ! Dit-elle en souriant. Elle inspira par le nez tout en désignant du menton la direction d'où semblait être venu le hurlement. C'est toi qui dois m'apprendre !

Elle marqua une pause et hocha la tête d'un air enjoué, changeant brusquement de sujet,

- C'est presque marrant, j'ai l'impression que tout s'est déroulé super vite !

- Parce que c'est le cas, et c'était également le but...

- C'est moi qui vais finir par t'assommer Halek ! Et d'ailleurs t'as toujours pas répondu à ma question. Encore une fois !

Elle lui tapa sur l'épaule, ce qui ne le fit guère bouger. Dans l'obscurité résonna un second bruit, déformé à nouveau par les parois successives que le son devait percuter pour parvenir à leurs oreilles. Ils perçurent une détonation sèche, qui traîna derrière elle un grondement sourd. Derrière le paysage de cheminées et de structures hideuses, un halo orangé viola le spectre coloré de Nostramo alors qu'un champignon enflammé partait à l'assaut du ciel. Les yeux noirs de Celyne reflétèrent la lueur de l'explosion et furent noyés de larmes en réponse à la lumière hostile, alors que les yeux bleus d'Halek se fermaient en signe de soulagement.

- Oui, finit-il par répondre, je pense qu'il sera content...


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Message par - Talos - le Mer 15 Aoû 2018 - 0:09

Chapitre II

Hadès










  Pour une fois qu'ils étaient rassemblés...

Cela ne lui plaisait pas. Il avait toujours eu horreur des endroits clos et bondés de monde. Ce n'était pas un sentiment né de son appartenance au gang des Barbelés, il lui avait toujours collé à la peau comme son ombre. Halek serra les dents et fronça les sourcils alors qu'il se frayait un chemin parmi les torses moites et puants de ses congénères. L'odeur de tabac froid lui donnait envie de vomir, l'alcool coulait à flots au point d'en recouvrir le sol et les braillements atteignaient un niveau sonore proche de l'insupportable. Tout ceci le mettait d'autant plus mal à l'aise qu'il avait été l'instrument qui avait permis à ce rassemblement discordant et victorieux de voir le jour. Le “chef d'orchestre” l'avait convoqué et il devait jouer des épaules pour écarter les fêtards. Derrière lui, Celyne se donnait toute la peine du monde pour ne pas le perdre. Il sentait son petit poing serrer son chandail à bout de bras, ce qui tirait sur le tissu râpeux et écorchait les plaies de son dos. Il maudit le gel des bas-fonds plutôt que de se maudire lui-même. Ce n'était pas dans sa nature.

Un soudain et tonitruant grincement retentit. La plainte métallique cria si fort que certains finirent pliés en deux, les mains collées à leurs oreilles. Celyne les imita dans un réflexe incontrôlé, et cria sans que personne ne l'entende. Halek inclina la tête en grimaçant de plus belle. La peur de la jeune fille de le perdre prit néanmoins le pas sur sa douleur et elle sacrifia sa jeune audition pour ressaisir les haillons de son mentor.

Elle hurla, la bouche collée contre sa tempe.

- C'est quoi ce truc horrible ?

En guise de réponse, et malgré la douleur qui barrait son visage, il désigna du menton le fond de la salle. Celui-ci laissait deviner la silhouette massive d'un trône dans les ténèbres. A ses pieds, le sol s'élargissait en un cercle d'une dizaine de mètres, surplombé d'un toit en ogive. Les pavés gris en son centre étaient recouverts d'une couche luisante et pétrifiée d'un marron écœurant. Lentement, l'annonce sonore qui avait mis la moitié de l'assemblée à genoux faiblit en intensité. A l'inverse, quatre projecteurs fixés aux colonnes de pierre qui encadraient l'épicycle vide vinrent progressivement à la vie, tranchant l'obscurité d'une lumière blanche relâchée avec précaution. Tous plissèrent les yeux en réaction à cette agression, des larmes coulèrent. Bien mal préparée, Celyne se couvrit carrément les yeux de sa main libre. Elle n'avait tout simplement pas l'habitude d'un éclat si vif. L'avaient-ils seulement tous, d'ailleurs ?

Lorsqu'enfin le silence s'installa, tous se massèrent tels des automates autour du cercle lumineux. Un grincement de porte retentit dans le coin gauche au fond de la salle, et Celyne en sursauta presque de peur de revivre l'expérience sonore dont la persistance noyait ses tympans de sifflements. Des pas mal assurés se firent entendre. Halek reconnut sans difficulté deux paires de bottes battant le pavé, ainsi qu'une marche clapotante de pieds nus. Juste derrière la porte ouverte ronronnaient les générateurs du silo qui servait de lieu de rencontre aux Barbelés, plus mal en point encore qu'à sa dernière visite s'il en croyait leur grondement qui avait gagné en intensité.

Devant la centaine d'hommes et les rares femmes qui composaient le gang, deux tueurs portant des masques industriels amenèrent par les bras un captif dans le halo éblouissant. Ils le jetèrent au sol sans ménagement, ramenant ses bras en arrière tout en appuyant sur ses omoplates. La clé de bras arracha un grognement au prisonnier. Il était tête nue, charpenté et Halek l'inspecta du regard. Pour l'avoir croisé quelques heures plus tôt, il ne mit pas deux secondes à le reconnaître. Cette tresse nouée d'os sur le côté gauche de son visage était reconnaissable entre mille. L'homme, en sueur, arborait un tatouage qui recouvrait son torse et remontait jusque dans son dos. Le motif ne semblait pas régulier et évoquait à Halek les plantes familières qui proliféraient dans les Ronces. Celyne se mit légèrement en retrait, ses yeux passant de l'un à l'autre des masques menaçants enchâssés sous des robes à capuche noires.

Dans un raclement sinistre, les bourreaux ramenèrent vers le captif quatre fers qu'ils verrouillèrent autour de ses poignets. Les bras tendus, chacun relié par deux chaînes à une paire de colonnes, révélèrent à l'assemblée les mains tatouées d'encre rouge, ce qui déclencha des ricanements, des insultes et quelques crachats. Cependant, le silence retomba très vite.
Une ombre trapue, quadrupède, émergea de la porte. Elle sembla glisser le long du mur pour se poster, alerte, près du trône sinistre que tout le monde savait se trouver là. Sa respiration hostile puait le sang à des kilomètres. Le faisceau des projecteurs se reflétait en deux points minuscules dans les puits sans fonds qu'étaient ses yeux. Personne ne regardait dans sa direction.
Les deux tueurs encapuchonnés se séparèrent. Chacun se posta d'un côté de la salle à la limite du cercle lumineux, suffisamment pour être ignoré, pas assez pour être oublié. Le captif avait conservé son menton posé sur son torse, incapable de soutenir le regard de son public vindicatif. Celyne tira légèrement sur la manche de son ami, elle voulait savoir ce qu'il se passait. Il baissa ses yeux bleus vers elle et remua imperceptiblement la tête. Halek sentait son malaise, mais ne pouvait rien dire. Il n'avait aucune envie d'éprouver à son tour la solidité des liens...

Le grondement des générateurs crût en intensité. Halek orienta son regard vers la porte et distingua une paire de voyants rouges dans l'encadrement. Pas franchement stables ces silos. Il va falloir que l'on bouge bientôt. Alors qu'il pensait ces mots, une part d'ombre se détacha de l'encadrement et un sifflement régulier naquit dans la salle. Immédiatement, l'atmosphère se fit plus silencieuse qu'elle ne l'était déjà. Tous se raidirent en reconnaissant l'amortisseur pneumatique d'une jambe bionique dont le son se déplaçait vers le trône. Comme à chaque fois, un ancien mythe Terran conté par sa mère revint en mémoire d'Halek  alors que son maître prenait place face à ses sujets. Les cultes païens de Beotie relataient parmi leurs divagations égarées le mythe d'un seigneur de la mort, gardien des âmes perdues. Pour chasser les imprudents de son royaume glacial, il avait placé en sentinelle une créature à trois têtes, avide de chair. Comme l'histoire semblait se répéter... La silhouette prit lentement place sur son siège de fer. Sa voix rongée par la tumeur glissa parmi l'assemblée telle une chape de brume.

- Athrillay, vylas...

Les gangsters répondirent au salut de leur souverain par un poser de main sur leur cœur, leurs doigts recourbés en une imitation de serre. Celyne fut trop surprise pour se souvenir à temps du salut de rigueur. Son diaphragme se crispa. L'avait-on vue ? Ses yeux affolés s'orientèrent dans toutes les directions à la recherche d'un geste punitif. Personne ne l'avait remarquée. A la seconde où elle se sentit rassurée, son regard se posa sur les yeux blancs situés à côté du trône et son cœur bondit dans sa poitrine.
Ils semblaient verrouillés sur elle.
Le silence dura encore quelques secondes, un temps précisément mesuré par le maître des lieux, durant lesquelles le seul son audible fut la respiration lourde du prisonnier. Sa poitrine se soulevait exagérément à chaque inspiration, la chaleur des projecteurs entamant son épiderme blanc comme la craie.

- Quelle ironie... Souffla la voix venue du trône sans le moindre amusement. Malgré la haine que cette cité nous vaut et les chancres qu'elle sème en nous – il toussa grassement – il suffit de si peu de lumière pour faire cuire les traîtres.

Quelques ricanements retentirent. Halek se demanda en cet instant si la notion d'humilité avait sa place entre ces murs. Et si place elle avait, y était-elle présente ? Hadès jouissait d'un pouvoir certain, que l'on pouvait qualifier de mérité malgré les moyens qu'il avait employé et qui passeraient très difficilement pour acceptable sur n'importe quel monde de l'Imperium. Sa fortune était composée de maintes monnaies – crédits, armes, matériel, captifs, sans oublier l'adamantium, première ressource de Nostramo – mais sa garantie n'était que temporaire. Toute nuit s'achève avec une aube. Et le captif sous ses yeux subissait de plein fouet les foudres des quatre soleils artificiels qui menaçaient de faire grésiller sa peau. N'importe quel abruti dans cette pièce se retrouvera peut-être à sa place dans le futur. Combien de temps avant que l'un d'eux ne trahisse son clan pour une prime plus juteuse que les rapts orchestrés par Hadès ? Combien de temps avant que la honte et l'humilité coupable ne se reflète dans cette sueur qui coulait à grosses gouttes sur les pavés meurtris ? Pour celui-là, l'heure avait sonné au moment où il avait mené Halek et Celyne sous le monastère des Spectres. Le clergé impie s'était rassemblé dans sa crypte sans même remarquer l'absence de l'un d'eux. Les fondations abritant le réseau de prométheum avaient pulvérisé le bâtiment après que les adolescents y eurent placé les charges de démolition. Les épaves qui servaient de transports camouflés aux Barbelés eurent tôt fait d'être emplis des armes et des technologies du gang rival alors qu'Halek et Celyne manipulaient les explosifs. Nonchalamment, lui n'avait repensé à leur complice qu'en admirant la déflagration infernale illuminer la nuit. Il s'était demandé s'il avait été assez stupide pour se faire prendre, et à cette pensée il leva un sourcil en réalisant à quel point le traître devait s'en vouloir pour sa sottise. Oh oui, comme cela était dommage...

Un claquement de dents humide émis près du trône le fit se redresser. Un réflexe le retint de lever les yeux vers le Dimetræ qui montait la garde. Mieux valait éviter de croiser son regard, à moins de vouloir finir en pièce de viande.
Le nostramien qui émanait de la bouche de leur maître était à moitié mâché par sa langue serpentine. Un souvenir de mauvaise fortune durant sa jeunesse.

- Soyez témoins de notre jugement séculaire. Cet imbécile n'a pas su modérer l'appât du gain qui l'a poussé à trahir ses pairs. Qu'aucune pitié ne filtre au travers de nos agissements. Que les enseignements du Night Haunter résistent à son envol.

D'un pas symétrique, les deux silhouettes drapées de noir approchèrent du condamné. Le premier agrippa de sa poigne gantée la chevelure sale et ramena la tête d'où elle poussait en arrière. Immédiatement, les fragiles yeux offerts à la morsure des projecteurs ruisselèrent de larmes. La deuxième main empêcha les paupières de se refermer. Ce qui s'amorça en un grognement plaintif se changea rapidement en gémissements alors que les larmes s'évaporaient, ne laissant que leur sel sur les pupilles noires.

- La trahison, reprit Hadès, est une faiblesse. Peu importe qui elle frappe et qui elle sert. La main nourricière reste une main, et toujours vient la nuit où les crocs s'y referment. Notre profit n'excuse pas la lâcheté, et il n'y a pas plus fétide infection que celle d'un cœur prompt à trahir les siens !

Les hurlements percutèrent les murs alors que le condamné sentait ses yeux grésiller. Aveugle et totalement détaché de ses sens, il ne vit ni n'entendit le second bourreau se placer devant lui. Une lame naquit des robes sombres et entailla la chair du plexus en sueur. Le sang et l'encre dégoulinèrent sur le sol tandis que la lame remontait, traçant des lignes écœurantes sur la peau blanche. Les mains cramoisies s'ouvraient et se fermaient en un réflexe incontrôlé. Les tendons du traître semblaient être sur le point de se rompre, tout comme ses cordes vocales. Dans une volonté arcanique d'échapper à son jugement, il remuait de désespoir, mais les mains de fer de ses tortionnaires l'empêchèrent de bouger. Lorsque la lame atteignit les lèvres minces et poursuivit son chemin jusqu'au front, les cris furent atténués par le sang qui inonda la bouche meurtrie. La créature qui veillait près du trône apparut brièvement aux abords du cercle lumineux, attirée par le fort parfum de sang et de souffrance. Celyne distingua des crocs bien trop longs pour qu'une telle gueule puisse se fermer, surplombés de deux orbes noirs d'une profondeur inconcevable. De longues épines recouvraient ses épaules osseuses et semblaient elles-mêmes dégorger de sang.

Lorsqu'au pinacle des hurlements la peau fut violemment décollée de chaque côté de l'entaille, Halek frissonna. Il sentit sa peau durcir et ses poils se dresser alors que deux pans de viande étaient arrachés à leurs os par les bourreaux. La poitrine ainsi exposée luisait et ruisselait de sang à chaque mouvement des côtes. Au-dessus, les dents dont certaines étaient brisées semblaient s'être muées en sourire alors que les cordes vocales rendaient l'âme. Un souffle sifflant était tout ce que la ruine enchaînée que l'assemblée contemplait serait plus jamais capable d'émettre, et émettrait jamais.

D'un pas boiteux, Hadès se présenta enfin devant ses sujets. Son visage ravagé par des années de banditisme était à moitié recouvert par un masque de protection. Le sifflement pneumatique de sa jambe artificielle faisait écho à la respiration de sa victime agonisante. Il tourna le dos à la foule – un geste de provocation qui en disait long sur sa témérité – et se campa face à l'écorché. Il leva le bras dans un geste presque exagéré, ferma le poing et l'abattit sur les côtes exposées. L'air violemment expulsé des poumons se traduit en un gémissement étouffé. Le deuxième coup arracha un râle. Le troisième un hoquet semblable à un pleur. Un craquement retentit au quatrième coup. Le son qui fuit péniblement de la gorge brisée fut un gargouillis traduisant la remontée de sang depuis les poumons percés. Il repoussa en arrière le torse ensanglanté qui s'était affaissé et saisit le couteau sacrificiel que lui tendait le second bourreau. Il entailla les muscles et plongea sans ménagement sa main à travers les os brisés. Lorsqu'enfin il extirpa un organe mou et palpitant, Celyne faillit vomir. Elle plaqua sa tête dans les tissus d'Halek. La lame trancha dans un effort conséquent les appoints du cœur mourant et la silhouette s'affala aussitôt, maintenue en une parodie de révérence par les chaînes inflexibles.
Hadès se retourna et brandit l'organe endormi, posé sur sa paume ouverte. Ses lunettes sans teint semblaient regarder chaque membre du gang droit dans les yeux. Il conclut à travers le rictus de son masque ouvragé :

- Nul cœur n'est utile s'il se détourne de sa cause.

Il le jeta nonchalamment dans son dos, et des crocs luisirent brièvement alors que la bête engloutissait le morceau de viande dans un grognement à glacer le sang.


Dernière édition par - Talos - le Mer 15 Aoû 2018 - 0:12, édité 1 fois


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Message par - Talos - le Mer 15 Aoû 2018 - 0:10

Chapitre III

Instructions












  La leçon terminée, Hadès retourna vers son trône. Il attendit que la carcasse sans vie soit évacuée par la porte arrière et que les ampoules assassines furent ramenées au silence. Il leva sa main encore humide de sang vers Halek, lui faisant signe d'approcher dans un geste éprouvé par les monarques, de tous bords et de tous temps. La révérence n'était pas de mise pour les natifs de Nostramo qui peuplaient les cités dans une vie charognarde brève mais violente. Seule la présence du Night Haunter et de ses fils imposait que l'on ploya le genou. Par magnificence ténébreuse pour l'un, par crainte et déférence pour les autres. Aucun d'entre eux n'était là cette nuit, mais Halek plia néanmoins une jambe pour se prosterner devant son maître. Quelques ricanements s'échappèrent de la meute derrière lui, mais il n'y prêtait plus attention depuis longtemps.

- Où est ta protégée ? Demanda Hadès. Il me semble juste que des louanges méritées par un duo si jeune soient prononcés en bonne et due forme.

Fébrilement, la jeune fille dont Hadès avait reniflé l'anxiété dès son arrivée, vint se ranger au côté de son mentor. Elle tentait de faire bonne figure, et s'en sortait avec un amusant succès alors que ses pupilles noires restaient rivées sur ses pieds. Hadès reprit :

- Il te fut plaisant de voir ton ancien contact finir étripé. Ai-je tort, bâtard ?

Halek inspira tout en triant rapidement dans sa tête les mots à dire ou ne pas dire.

- Il n'était qu'un lâche fils des Spectres, monseigneur. Ses cris ont contribué à ma résolution.

- Tu n'as guère répondu à ma question, rétorqua Hadès d'un ton menaçant.

Halek nota cette sale habitude qu'il allait devoir perdre très vite. Il sentait l'haleine chargée de viande du Dimetræ émaner de sa gueule par relents écœurants à trois mètres de lui. Sa peau se hérissa malgré lui lorsque le carnivore fit deux pas en avant, ses griffes cliquetant sur les dalles de pierre.

- Oui monseigneur. J'ai savouré chaque seconde de la mise à mort.

Les verres sans teint se tournèrent légèrement vers Celyne.

- Et toi, petite chose ? Qu'as-tu ressenti ?

La jeune fille, bien malgré elle, sentit son cœur battre plus vite. Elle leva imperceptiblement les sourcils alors qu'elle cherchait quoi répondre.

- Je...me réjouis que justice fût rendue selon les préceptes de notre Maître à tous.

Elle ne savait pas si la réponse qu'elle avait délivrée était correcte, et les secondes lui parurent s'étirer dans un moment incroyablement oppressant. En réalité, Hadès se félicitait de son intimidation auprès des récentes recrues du gang. Si sa bouche avait encore siégé à sa place, sans doute aurait-il esquissé un sourire. Cette idée elle-même en aurait d'ailleurs été une raison suffisante.

- Vous avez plus que dépassé mes attentes en détruisant le repaire des Spectres en une seule frappe. Malgré l'empressement de la situation toi, Halek, as su tempérer tes manœuvres pour retarder notre succès. Tu l'as amplifié en prenant le temps, disons, d'emprunter les armes et les technologies de nos ennemis avant de les annihiler. Cette action mérite de servir de leçon à ceux qui se comportent en chiens affamés et écervelés.

Hadès avait hoché la tête en direction de l'assemblée, comme pour souligner sa dernière phrase. Halek sentit presque physiquement la vague de jalousie suscitée par tant d'éloges heurter son dos.

- Trèves de bavardages, lança Hadès en se relevant brusquement avant de faire les cent pas dans le sifflement régulier de sa jambe augmétique. Ne vas pas croire que ton succès te valle une place plus élevée dans notre hiérarchie. Disons qu'il a retenu certaines attentions. Ta protégée et toi allez dorénavant être placés sous les directives de Dorkh. Après votre petite victoire de cette nuit, j'ai décidé qu'il était judicieux de vous faire bénéficier de son expérience et de sa bonne humeur.

Halek orienta son regard vers la droite. Celyne l'imita après qu'elle se fut rendue compte qu'il ne la regardait pas. Un individu était détaché de la masse, adossé au mur, les bras croisés et le visage fermé. Ses yeux noirs fixaient Halek d'un regard empli de haine. Dorkh n'éprouvait que mépris pour lui, ce n'était un secret pour personne. Les pupilles glacées d'Halek ne purent retenir une nuance d'amusement à l'idée que son nouveau précepteur avait dû provoquer un sacré déplaisir à leur maître pour que celui-ci choisisse une telle punition. Comme pour ramener les regards égarés à leur place, le Dimetræ grogna bruyamment. Immédiatement, les yeux se rivèrent sur le sol alors que la bête se mettait à tourner autour des adolescents.

- Les raisons pour lesquelles j'ai opté pour un tel trio ne regardent que moi, déclara Hadès comme s'il avait lu dans les pensées de tous. Une nouvelle quinte de toux émana de son masque. Je serai néanmoins assez généreux pour vous annoncer que votre récent succès m'a amené à vous envisager comme guetteurs lors de la prochaine Chasse, et que cela constitue un motif suffisant pour vous coller aux guêtres de Dorkh.

Celyne ferma presque les yeux lorsque le pas de la bête cessa devant eux. Son flair ressembla un instant à un juge macabre, estimant la valeur de deux accusés et prêt à libérer ses crocs pour peu que son maître délivre une sentence.
Celui-ci poursuivit, sa voix soudain devenue lourde résonnant contre les parois froides.

- Il va sans dire que cette occasion n'est que très rarement délivrée...et qu'aucun échec ne sera toléré. Je sais que ton sang à moitié Terran est réclamé par bon nombre de personnes ici présentes, bâtard. Aussi les preuves de tes progrès ont-elles intérêt à éclore très prochainement...

Le masque fixa Celyne. Ses cheveux étaient de peu plus longs que ceux d'Halek et son corps permettait à peine de faire une distinction de genre.

- ...et la gamine va vite devoir prendre des vies, autrement la sienne paiera ma perte de temps.

Hadès se retourna dans la bourrasque de sa cape déchirée, suivi de son Dimetræ. Halek les regarda s'éloigner vers la porte menant aux générateurs et plissa les yeux. Les deux voyants rouges luisant dans la pénombre semblaient avoir bougé. La fatigue, sûrement. Il se releva, sachant l'audience terminée, et Celyne l'imita après une seconde d'hésitation. Halek affronta l'espace d'un instant les regards de ses alliés, puis les discussions reprirent et le niveau sonore redevint assourdissant. Il fit un signe de tête à Celyne, lui indiquant la sortie afin qu'elle le suive. Après une traversée mouvementée de la horde bruyante, ils sentirent enfin l'air pollué de la cité emplir leurs narines alors que la porte se découpait devant eux.

Juste avant de sortir, Halek distingua du coin de l'œil Dorkh, en pleine conversation avec deux gangsters dont un avait une main en moins. Il se demanda à quoi pouvait bien lui servir une paire de revolvers... La brute aux yeux noirs le remarqua et cracha vers lui en barrant sa gorge de son pouce. Ses acolytes ricanèrent alors qu'ils savouraient sûrement à l'avance les défis impossibles qu'ils allaient pouvoir lui infliger.

Voilà qui promet d'être intéressant, pensa-t-il lorsqu'il émergea enfin du bâtiment.

Il ne fit pas tout de suite attention à Celyne, désirant avant tout relâcher la tension de son corps. Il leva le visage face au ciel meurtri tout en inspirant à pleins poumons. La fraîcheur de l'air irrita les plaies dans son dos, ce qui les rappela à leur bon souvenir. Il fixa Tenebor un moment, de ses yeux noirs auréolés de bleu. A y repenser, il y avait vraiment une ressemblance, les gens avaient sans doute raison. Il relâcha son souffle avant de tourner la tête vers Celyne.

- Tu disais ?

Elle se tenait les mains et faisait jouer ses doigts dans une danse traduisant son anxiété. En même temps, sa tête ne cessait de se tourner vers le silo d'où ils étaient sortis comme si elle craignait que quelque chose en surgisse.

- Je disais que c'était...pas mal ? Non ? Je veux dire...on s'en est bien sortis !

Sa voix tremblait presque. Halek devina qu'elle sentait encore le souffle du Dimetræ sur ses talons.

- Pas trop mal. Répondit-il. Participer à une Chasse est un privilège dont peu se vantent.

- Eh bien c'est super alors ! S'exclama Celyne dans un faible sourire. Oui, oui c'est très bien...

Il voyait bien qu'elle tentait de se rassurer, mais si elle y était parvenue, il allait réduire à néant son peu de réconfort.

- Peu se vantent car peu en reviennent. La proie n'est pas toujours celle que l'on croit. Mon précepteur est revenu d'une Chasse en boitant, lui et dix-sept autres sont les seuls à avoir survécu sur quatre-vingts traqueurs. Ils ont traîné le cadavre de leur gibier à pieds depuis les falaises où leurs tacots finissaient de se consumer...

Il ne put réprimer un sourire.

- Bel exploit pour quelqu'un qui mourut deux nuits plus tard.

Celyne l'observait d'un œil détaché. Quelque chose entre le désespoir et la curiosité se lisait dans son regard. Elle finit par se retourner et ils partirent tous deux vers les tours d'habitation des quartiers intermédiaires. Après une grosse demi-heure, ils parvinrent à une intersection bourdonnante d'activité. Des transports de minerai et de ravitaillements en tous genres passaient en vomissant des nuages empoisonnés alors que des marchands de tissus laborieux arpentaient les trottoirs. Avant de se séparer, les adolescents cédèrent quelques crédits à un commerçant qui vendait des produits alimentaires à l'abri de la pluie, histoire d'avoir quelque chose de tiède dans l'estomac.

Alors qu'ils finissaient leur maigre collation, Halek hocha la tête en guise d'au revoir.

- Je te verrai sous peu, dès que j'aurai des nouvelles de cette crevure de Dorkh. A plus tard...

Alors qu'il s'éloignait déjà sans plus de cérémonie, Celyne l'interpella.

- Hal', attends ! Comment est mort ton précepteur ?

Le garçon se retourna, la mine fatiguée malgré son jeune âge. Nostramo n'élevait pas d'enfants pétillants.

- Je lui ai planté un poignard entre les côtes, répondit-il en jetant nonchalamment au sol l'emballage de son maigre repas, avant de se retourner pour marcher de nouveau. Quelques mètres plus loin, il tourna vaguement la tête.

- Et je lui ai aussi tranché la gorge, lança-t-il sans se demander si elle l'entendrait.


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Message par - Talos - le Mer 15 Aoû 2018 - 0:11

Chapitre IV

Profondeurs












  Halek ne se hâta pas de rentrer chez lui. N'importe quel voyageur, s'il avait eu l'idée folle de séjourner sur Nostramo, ne se serait jamais déplacé plus que nécessaire. Par un jeu d'instinct farouche, révélé par l'environnement d'une hostilité extrême, il n'aurait jamais effectué de trajet à moins que cela en vaille la peine. Il ne l'aurait jamais fait à pieds, ni seul. Et il n'aurait pas pris son temps.
  Cela faisait quelques minutes qu'il avait laissé Celyne, mais elle avait déjà quitté ses pensées. Alors qu'il parcourait les trottoirs sales de gravier et d'acier sous les vibrations des véhicules qui passaient là, il faisait le bilan de cette nuit. Le gang des Spectres avait été réduit au silence et son maître allait gagner en influence auprès des autres chefs de guerre. Cette victoire dont le mérite lui revenait laissait sur la langue d'Halek un goût amer. Plus encore que cela, jouer les guetteurs pour la Chasse le révulsait à tel point que ses intestins se crispèrent. Faire office de proie pour qu'une fois de plus les autres se parent de gloire... Autant se pendre à un arbre et se trancher les jambes, au moins l'appât serait digne de ce nom. Halek le refusait. Sa vie valait tout simplement beaucoup trop cher pour ça.  Il sourit pourtant à l'idée que quelqu'un d'autre était tombé à point nommé pour prendre sa place.
Après un quart d'heure de marche, il quitta les docks miniers pour longer la voie de service qui s'enfonçait vers le centre de la cité. Comme les centaines d'autres axes qui la parcouraient, celle-ci était large et axait sa priorité vers le passage de véhicules. Quelques habitants et travailleurs l'empruntaient tout de même, en utilisant la passerelle piétonne située sur le côté et bordée d'un mince garde-fou. A peine assez large pour deux personnes, il fallait sans cesse se mettre de côté pour croiser habitants, travailleurs, trafiquants, divers gens louches appartenant à la palette de criminels que Nostramo façonnait. Jamais cependant une autorité quelconque ne l'avait interpellé. La cité faisait sa loi elle-même. Les comptes à régler étaient soldés dans un bain de sang, dans le meilleur des cas. Les meurtres gratuits allaient bon train également et il n'avait besoin de personne pour le lui rappeler tant il en avait été lui-même l'auteur. A combien de reprise avait-il ressenti l'envie -le besoin- d'attraper un badaud à la gorge avant de le jeter dans le vide ? Était-ce parce qu'ils ne signifiaient rien pour lui ? Parce que lui appartenait à un gang sanguinaire et plein d'influence alors qu'eux travaillaient sans relâche ? Ou bien parce qu'il ne valait pas mieux qu'eux...

Parce qu'il était à son maître ce qu'ils étaient à Nostramo. Il était prédestiné à une vie brève et violente prenant fin sous une lame ou un coup de feu. Il n'avait pas eu besoin de l'apprendre, ni de le savoir. C'était un fait naturel qui régissait la chaîne alimentaire de la société. Mais depuis quand s'en souciait-il ? Depuis quand accordait-il de l'importance au déroulement “normal” des choses ? La population de Nostramo elle-même était marginale en comparaison des mondes du nouvel Imperium.
Il dût se mettre de côté en grognant pour croiser une morne silhouette en habits de travail. Les vibrations transmises par le passage des engins de concassage lui faisaient mal aux os. Jetant un oeil sur sa droite, il regarda l'un d'entre eux le dépasser. La brillance de sa cargaison d'adamantium provoquait douleurs et migraines à une grande partie des nostramiens, aussi la partie arrière du véhicule consistait en un énorme broyeur. De celui-ci exsudait un épais nuage de poussière dû à l'écrasement du minerai. Les gyrophares -depuis longtemps abandonnés sur bon nombre de véhicules- donnaient aux volutes une teinte jaunâtre qui se mariait à la perfection avec le ciel malade. Halek ignorait tout de l'industrie dédiée à l'adamantium, mais il n'avait aucun doute quant au fait que ces camions de six mètres de haut mâchaient le travail des ouvriers.

Il s'arrêta une seconde pour frotter ses yeux de ses mains sales car la fatigue accumulée durant les deux dernières nuits se faisait péniblement sentir. Il sortit d'une poche un tube d'Ikla. Cette plante constituait à elle seule un pourcent des espèces végétales recensées sur la planète. Ce prestigieux score illustrait parfaitement la rusticité de la flore nostramienne, ainsi que sa dangerosité. Les graines d'Ikla renfermaient un poison corrosif au but évident, et constituaient un formidable moyen de dissuasion à l'échelle évolutive, si bien que les rares espèces animales arpentant les collines de métal en évitaient l'ingestion. Lorsqu'elle brûlait, le parfum fruité de la plante n'était cependant pas désagréable à l'odorat, ce qui incita très vite son utilisation comme drogue. Roulée dans une feuille du papier le plus basique qui soit, la fumée dégagée provoquait par son inhalation le décès par cancer en l'espace d'une douzaine d'années en moyenne. Bien peu cependant mourraient de l'acide qui leur perforait les poumons, leur mort par homicide arrivait généralement bien avant cela. Puisque cela constituait un autre fait naturel sur Nostramo, Halek alluma son tube sans la moindre préoccupation pour son avenir. L'épaisse fumée envahit ses poumons et il put la sentir agresser sa gorge. Son expiration trahit sa fatigue tant sa silhouette s'affaissa alors qu'il posait ses avant-bras sur la rambarde.

Il baissa les yeux vers les abîmes bleutés des centrales à plasma, des centaines de mètres au-dessous de lui. Leur chaleur changeait le crachin permanent en vapeur qui diffusait la lumière dans une parodie de beauté. Entre elles et lui s'étendaient des dizaines de passerelles similaires à la sienne sur lesquelles transitaient des milliers d'âmes et des centaines de véhicules. Tout en envoyant une nouvelle vague acide ravager ses alvéoles, Halek se sentit vaguement tel un créateur contemplant son échec. Tout ceci était si laid. Du gris, du sale, des figures mortes et des rêves avortés. Malgré le temps depuis lequel il se persuadait d'avoir de l'importance, il savait qu'il n'en était rien et que quelqu'un le regardait sûrement, depuis une passerelle au-dessus de lui.

Cette idée devint une sensation. Fronçant les sourcils pour tenter d'apercevoir quelque chose, il leva la tête pour s'assurer de ce pressentiment. Rien en vue, mais son tempérament de tueur ne fit que ranger ce soupçon dans un coin de son cerveau, plutôt que de le balayer définitivement. Il jeta un coup d'œil sur sa gauche -un réflexe naturel destiné à surveiller ses arrières- puis abandonna le garde-fou, ne laissant pour seul souvenir de son passage qu'un nuage toxique surplombant un mégot écœurant.

L'amabloc dans lequel il vivait était à l'image de l'architecture nostramienne: un agglomérat de caissons en férobéton immense et insalubre. Toujours avant d'entrer, il levait les yeux vers les spires vertigineuses d'Inter-cité abritant les nobles corrompus, régents de la cité. Il ne s'était pas fallu de beaucoup de temps depuis l'envol du Night Haunter et de ses fils immortels pour que la gangrène gagne à nouveau chaque échelon de la société. Halek rageait de ne pouvoir rien y faire, mais cracha symboliquement sur le sol graveleux. Il poussa la porte d'entrée qui grinça sur ses gonds, en se demandant si les nobles en étaient eux-mêmes capables tant ils devaient se vautrer dans le luxe et avoir des serviteurs pour tout et n'importe quoi. Les marches menant aux niveaux supérieurs étaient jonchées de débris mis en valeur par des lumiglobes diffusant une lumière bleue extrêmement faible. Deux rats, surpris dans leur fouille, repartirent à l'assaut des étages en couinant. Lorsqu'il arriva près des marches, une voix venue du dessus résonna.

-  Hé gamin ! T'as pas idée d'effrayer mes bêtes comme ça ?

Halek leva les yeux vers le visage vieux et malade, bordé de haillons qui se tenait deux étages au-dessus.

- Ferme-la Klen, retourne t'asseoir dans ton coin jouer aux dresseurs de vermine.

- Ho-hooo le gosse est en forme ! Lâcha le vieillard dans un sourire qui découvrit ses dernières dents. N'oublie pas ce qui risque de t'arriver si tu montes jusqu'ici, ajouta-t-il en désignant la poignée de machette qui dépassait de son épaule.
Halek soupira en esquissant un sourire sans joie.

- Peut-être une nuit, vieux fou. Mais n'espère pas qu'elle vienne...

Il contourna les marches de fer pour accéder au monte-charge qui descendait vers les sous-sols. Alors que la grille se refermait, il entendait le rire du vieil alcoolique dont l'âge avancé tenait du miracle.

- Toujours vient la nuit, gamin ! Mais je pisserai sur les marches pour que tu glisses !

L'odeur moite de la roche souterraine monta à la rencontre d'Halek au fur et à mesure que le monte-charge descendait en grinçant. Les parois de la cabine étaient inexistantes, l'ensemble élévateur glissant sur des rails rivetés à la pierre. L'amortisseur de fin de course était hors-service depuis longtemps et la plate-forme heurta le sol dans un choc qui se répercuta dans le sous-terrain. La cavité mesurait des centaines de mètres de long et demeurait non éclairée. Ici, dans le ventre de la planète vivaient ceux dont la fortune n'avait d'égale que la maigreur de leur corps. Des portes d'acier sans ornements se faisaient face de chaque côté de la voute, chacune d'elles s'ouvrant sur des appartements plus sommaires encore. Halek avança dans le noir. Il entendait plus qu'il ne les voyait la vermine des profondeurs détaler devant lui. Certains nuisibles pouvaient atteindre des tailles non négligeables, mais ils ne représentaient nullement une menace pour lui. Enfant, il jouait seul dans ce corridor, et avait tué un bon nombre d'animaux de sa main en ne s'aidant que de sa perception, plongé dans le noir absolu. Arrivé à la dix-huitième porte, il frappa une fois du poing sur celle-ci en reniflant. Quand elle s'ouvrit quelques secondes plus tard, les yeux noirs de sa mère se campèrent dans les siens.

- Tu es en retard.

- Il ne me semble pas que nous avions rendez-vous, lui répondit-il dans un faible sourire. Mais puisque tu avais l'air de m'attendre, tu me laisses entrer ?

Elle lui rendit son sourire, et lui fit signe de la tête en rangeant la machette qu'elle tenait derrière la porte.

- Tu as l'air fatigué, je ne vais pas te laisser ici manger des rats.

Il entra et se débarrassa de son sac vide, avant de s'affaler sur le maigre fauteuil qui se tenait au coin de la pièce. Il posa ses semelles sales sur le rebord de la table et resta là, à trôner sur les quelques mètres carrés constituant leur habitat.

- Tu bois quoi ? Lui demanda sa mère.

- Ce que tu bois, lui répondit-il dans une expiration fatiguée.

- Ce que je bois n'est pas pour les enfants.

Il sourit, alors que sa mère lui adressait un clin d'œil en débouchant une bouteille d'alcool. Klesya. Elle s'appelait Klesya. Son âge moyen n'avait pas encore entaché sa beauté, et quelques imprudents trop entreprenants y avaient laissé leurs membres. S'il estimait son propre nombre de victimes à une vingtaine, il n'aurait su deviner celui de sa mère. Probablement ne voulait-il même pas le savoir… Elle posa les tasses en fer sur la table et versa une dose de gnôle dans chacune d'elles. Elle en tendit une à Halek avant de lever légèrement la sienne.

- A quoi trinque-t-on ?

- A rien, comme d'habitude, répondit-il avant de vider sa tasse d'un trait.

Ils restèrent silencieux un moment. Halek accueillit la chaleur bienvenue de l'alcool dans son estomac. Klesya buvait par petites gorgées en examinant ses ongles rongés par le travail.

- J'ai encore entendu des grattements venant de ta chambre, tu vas te retrouver avec des rats partout, dit-elle.

- Je te remercie de ne rien y avoir fait, je me sentais trop seul pour dormir.

- Halek...

Il lui sourit à nouveau en levant légèrement la main. Il savait très bien que sa mère ne supportait pas d'entrer dans sa chambre. Halek y avait bricolé un éclairage de fortune, faible pour quatre-vingts dix-neuf pour cent de l'espèce humaine, fort pour les natifs de Nostramo. Sa mère éprouvait des douleurs crâniennes au bout de seulement quelques secondes d'exposition. Lui n'était affecté par ce mal qu'occasionnellement, ses yeux à moitié terrans bien plus adaptés à la lumière.

- Puisqu'on en parle, je vais aller m'étendre quelques heures. La nuit a été longue, dit Halek tout en se levant. Longue et pleine d'événements...

Klesya leva ses yeux noirs vers lui. Il lisait l'inquiétude dans son regard et pressentait sa question.

- Hadès continue de te tester ? Demanda-t-elle avec une voix emplie de peine.

Il fit “oui” de la tête sans en dire davantage. Elle n'avait pas besoin de savoir pour la Chasse. Il ne pouvait y déroger, et ne voulait pas inquiéter sa mère plus que nécessaire.

- Des petites besognes, rien de grave ne t'en fais pas.

- Ne me cache pas ce genre de choses Halek. N'oublie pas qui je suis, nous sommes de ce monde et je sais très bien comment fonctionnent les gangs. Je sais que tu fais ces choses qui demeurent dans les ombres, et je sais que tu es doué. Mais tu sais qu'une nuit, il se débarrassera de toi mon fils...

Halek regarda sa mère, et l'ombre d'une tendresse se dessina sur ses traits. Elle serrait le poing, ce poing qui avait ôté des vies pour n'en protéger qu'une. Il savait que s'il mourrait, elle ferait tout pour tuer Hadès, même si c'était peine perdue.

- Pas si je me débarrasse de lui avant, lui dit-il avant de passer la porte qui donnait sur sa chambre, dans une lumière que tous, sauf lui, fuyaient.


Dernière édition par - Talos - le Mar 21 Avr 2020 - 0:17, édité 1 fois


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Message par - Talos - le Mer 15 Aoû 2018 - 0:14

Chapitre V

Réminiscences











  L'humidité sous-terraine lui faisait du bien. Elle était plus pure que la pluie corrosive grâce à la roche qui la filtrait. Plus fraîche. Les parois minérales de sa chambre réfléchissaient la lumière artificielle installée par Halek sur le seul mur d'acier. Sa paillasse à moitié trempée lui tendait presque les bras, et il dut se retenir de s'y affaler pour dormir, comme il l'avait dit à sa mère. Au lieu de cela, il se mit torse-nu et laissa couler l'eau gelée de son robinet. Sa peau contrastait avec le noir des murs et aurait semblé pure s'il n'y avait pas eu ces plaies dans son dos. Les croûtes n'avaient eu de cesse de s'arracher à cause du tissu et ce dernier était bardé de sang séché. Halek recueillit un peu d'eau dans le creux de ses mains et se les passa sur le visage plusieurs fois. Il fit craquer sa nuque avant de laisser tomber sa tête en avant, en s'appuyant de ses mains sur le lavabo. Il fixa le fond de celui-ci, comme s'il pouvait s'y réfugier l'espace de quelques secondes. Les choses avaient rapidement changé. Peut-être trop à son goût, mais à quoi pouvait-il s'attendre ?

Que pouvait-il espérer ?

La Chasse mobilisait l'ensemble du gang, et témoignait de sa puissance...et surtout de son audace. Le risque de subir des pertes étant immense, tellement total, que bien des bandes fortunées sont retombées au bas de l'échelle tant leurs moyens s'en étaient retrouvés réduits. C'était le cas des Rédempteurs, dont faisait partie Halek avant que les Barbelés ne les absorbent. La dernière Chasse des Rédempteurs avait vu seulement le quart de la bande revenir à la cité et Hadès n'avait pas manqué de se tenir aux aguets. Le choix de rejoindre son gang ou de mourir fut vite fait. Certaines mentalités n'étaient cependant pas tout à fait recadrées malgré le temps. Dorkh souhaitait tuer Halek depuis l'assassinat de son précepteur, qui se trouvait être -fait assez rare pour être souligné- un semblant d'ami. Le fait qu'il soit assigné à la supervision d'Halek était une marque de provocation choisie par Hadès, sûrement en guise de test. Il voulait comparer les motivations de l'un et de l'autre, et savoir lequel de la vengeance ou de l'ambition prendrait le dessus. Halek ne se faisait aucune illusion quant à la nature de ce test. Au retour de la Chasse, il ne devrait en rester qu'un. Un sourire se dessina dans le miroir. Dorkh était persuadé qu'Halek avait tué son précepteur par opportunisme, quand il ne l'avait fait que par plaisir. Le chemin qui se dessinait devant lui demeurait dangereux. Même si Hadès avait dirigé les Barbelés avec zèle, même s'il avait réussi à les maintenir dociles après l'envol du Night Haunter, même s'il savait manier l'ambition des autres comme une arme...le jeune garçon savait que chaque pas en avant le rapprochait du point de mire de son maître. Il s'autorisa enfin à s'allonger sur sa paillasse, offrant son dos meurtri à l'humidité avide du tissu. La fatalité le fatiguait. Depuis toujours, il lui avait fallu vivre sous l'influence de maîtres égoïstes, cupides, qui pour lui ne comprenaient rien à rien. Des idiots, tous autant qu'ils étaient.

Il était coincé avec eux sur ce monde désolé alors que tant de privilégiés avaient senti sur leur peau une chaleur fantasmée durant des décennies lorsque leurs vaisseaux avaient quitté la surface. Halek n'était pas né lorsque le Night Haunter fut retrouvé par l'Empereur. Le Souverain de l'Impérium. Le Maître de l'Humanité. Les récits content la naissance de couleurs que jamais un seul nostramien n'avait vu de sa vie, l'inondation d'une lumière si forte que la pluie avait cessé et que les nuages avaient fui sous le vaisseau d'or qui avait déposé l'Empereur sur le sol décapé. Ce dernier avait recueilli le Night Haunter dans sa lumière, accompagné par quatre géants qui s'étaient présentés comme ses frères.
Ils n'étaient cependant restés guère longtemps. D'autres vaisseaux avaient débarqué des milliers de guerriers, parés d'armures qui paraissaient étonnamment sombres dans le halo éclatant de l'Empereur. Ceux-là étaient les fils du Night Haunter, qui le suivraient désormais à travers les étoiles dans son voyage interminable. Un nombre incalculable d'humains, militaires, hommes de savoir, historiens, ingénieurs, artisans...avaient sillonné les cités nostramiennes pour en dresser le portrait, y greffer des institutions et, disait-on, renouer les liens brisés d'un temps où l'Humanité allait à sa guise dans le vide spatial. A la venue de l'Empereur, la planète s'était immobilisée. Les nostramiens se retrouvaient confrontés aux Terrans et aux natifs d'autres mondes, l'activité industrielle avait par conséquent cessé. Les ouvriers, techniciens, gens de mal ou de bien, tous formaient un maelstrom vivant dans les rues de Nostramo Quintus au milieu duquel naviguaient des nouveaux arrivants avides de savoir et de données en tous genres. C'est lors de ce temps de redécouverte que sa mère était tombée sous le charme d'un certain compilateur historique. Le peu qu'elle en avait raconté à Halek était qu'il était de Terra, la lointaine planète d'origine de l'espèce humaine, et qu'elle fut même appelée, à un âge précaire, “la Bleue”. Elle ne voulait pas qu'il découvre le taudis sous-terrain dans lequel elle vivait déjà, aussi avaient-ils avaient passé des nuits entières sur des docks puants, dans des établissements d'alcool, dans l'ombre des gigantesques vaisseaux, à discuter. Elle avait bu ses paroles, tentant d'en apprendre le plus possible sur les origines de l'Univers, sur les anciennes croyances, les premiers âges, les autres mondes qui étaient soudainement devenus connus de tous. En retour, elle lui avait parlé de la vie nostramienne, de l'ordre imposé par le Night Haunter, des anciennes strates corrompues de la société. Il avait tout écouté avec soin, s'était bien comporté avec elle, avait pris des notes et n'avait de cesse de lui répéter que ses yeux noirs étaient à la fois déconcertants et magnifiques. Lorsque la mère d'Halek lui parlait de cet homme, cet inconnu qu'elle avait fréquenté durant toute la courte durée de son séjour, elle lui évoquait un semblant d'affection, un sentiment qui n'aurait pas pu être qualifié d'amour mais qui, pour une nostramienne, était assez exceptionnel pour être perçu de la sorte.
Après que les décrets fussent instaurés et les gouverneurs adoubés, le temps fut venu pour l'Empereur de repartir avec ses cinq fils. Klesya avait d'ores et déjà fait ses adieux à son amant dont la navette grise avait rejoint l'orbite des heures auparavant. Elle ignorait encore qu'elle serait bientôt enceinte et que son fils à naître arborerait des yeux noirs sertis d'iris bleus. Elle ignorait que son sang bâtard le rabaisserait au sein des gangs qu'il fréquenterait des années plus tard. Debout sur un escarpement rocheux dominant son bloc d'habitation avec des centaines d'habitants qui essuyaient leurs larmes, elle assistait de loin au départ des dieux vivants.
Le Night Haunter, que tous sur Nostramo avaient redouté durant des années, que tant admiraient, que tant haïssaient, lui qui avait restauré l'ordre sur une planète en déclin, lui qui, enchâssé dans une armure d'un bleu magnifique et profond gravissait la rampe du vaisseau éclatant de son père: lui ne se retourna pas.
Il n'y eut aucun regard vers le peuple qu'il avait fait sien par servage. La population docile n'aurait droit à aucun discours, aucune marque d'attention, aucun adieu. Comme si le prédateur qu'il avait toujours été abandonnait aux charognards et à la nuit une bête mourante et malade. Dans un crépitement assourdissant, la divine lumière était repartie vers le néant de l'espace, rendant à la pénombre un monde orphelin.

Halek rouvrit les yeux et soupira, peinant à s'imaginer de telles scènes alors que lui-même ne les avait vécues que par les récits de sa mère. Le seul héritage qui en avait tiré était un sang qui faisait de lui un rebut et l'avait contraint à la férocité pour survivre. Sa mère connaissait bien certains des actes qu'il avait perpétrés, et lui avait répété plusieurs fois qu'au fond, seule leur société était responsable de ses agissements, qu'il n'aurait pas été si brutal s'il avait grandi ailleurs. Elle se plaisait à sourire en lui disant que le bleu dans ses yeux devait lui rappeler que Terra était leur foyer à tous, que Nostramo n'était pas le monde géniteur de l'Humanité et que celle-ci, fatalement, n'était pas si mauvaise. Elle le lui avait souvent dit comme pour s'en persuader elle-même, et Halek savait que c'était loin d'être vrai. Pourquoi, après tout, l'Empereur serait-il venu réclamer ce monde et son régent en armes et à la tête de guerriers formidables ? Pourquoi le Night Haunter serait-il parti sans mot dire à la tête d'une armée de fils génétiques ? Rien que ça ! Pour quelles guerres, pour quelles conquêtes s'envolaient-ils ? Quels ennemis pouvaient bien exister qui nécessitent tant de superbe et de pouvoir ? Et plus que tout, pour quels idéaux se battraient-ils ? Les quatre frères arrivés aux côtés de l'Empereur avaient tous une stature noble qui imposait une déférence immédiate et sans limites. L'un était paré d'un jaune semblable à de l'or, le second d'un gris mat, puissant et vertueux, les bras du troisième étincelaient d'argent et du dernier émanait une splendeur qui avait provoqué autant de pleurs que la radiance de l'Empereur. Face à eux, le Seigneur de Nostramo était pâle, sinistre et dépareillé. Il n'était qu'une ombre soudain éblouie, clouée sur place par tant de magnificence, en quels termes et occasions aurait-il pu harmoniser une telle fratrie ?
Halek n'avait eu de cesse de retourner cette question dans sa tête, et à chaque fois il finissait par la repousser, ne trouvant aucune réponse. Tout ce qu'il savait était que peu de temps après que la nuit fut retombée, la corruption s'était de nouveau emparée de la société. En quelques années, les crimes étaient redevenus un aspect quotidien et les régences assignées par le nouvel ordre impérial eurent tôt fait de relancer les rouages du profit corrupteur. Seuls quelques gangs, plus ou moins influents, sont restés fidèles à l'ordre imposé par le Night Haunter et n'ont eu de cesse de mener des actions sanglantes pour rappeler la pègre à l'ordre. Malheureusement, de telles organisations n'ont pas le poids géopolitique des gouverneurs et des archi-régents, et leur déclin se fait peu à peu ressentir. Les actions successives de destruction du gang des Spectres puis du lancement de la Chasse faisaient partie d'une démonstration de puissance de la part d'Hadès afin que tous sachent que certains enseignements n'étaient pas oubliés. Malgré cela, Halek savait que ce n'était qu'une question de temps avant que tout cela ne s'effrite... Son plus gros problème, le plus immédiat, était de survivre assez longtemps pour le découvrir...


Dernière édition par - Talos - le Mar 14 Juil 2020 - 14:43, édité 1 fois


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Message par - Talos - le Mer 15 Aoû 2018 - 19:14

Chapitre VI

La Chasse













     L’odeur des échappements lui piquait le nez. Il était habitué à la pollution, mais ce parfum d’essence un peu trop fort trahissait des gaz imbrûlés, des pièces usées au coeur même du moteur à cause d’un entretien négligé. Malgré lui, Halek ne put s’empêcher de faire l’analogie avec sa planète et sa population, et cette pensée dessina un sourire avorté sur son visage à moitié recouvert par un foulard.

Ce qu’il aurait pu qualifier d’amusement mesquin s’évanouit dans la seconde, ramenant le garçon à sa situation.

Sous l’éclat chétif de Tenebor, la colonne de camions progressait depuis maintenant deux heures dans la rocaille des collines. Derrière eux, la capitale emplissait l’horizon de ses spires et de ses cheminées. On pouvait entendre, à cette distance, le bourdonnement sourd de la ville dans lequel tous étaient habituellement plongés sans y faire attention.
Les nuages jaunâtres s’élevaient verticalement jusqu’à ce que les vents, à une altitude quelconque, les étirent sur des kilomètres. Ils se diffusaient alors dans l’atmosphère en se mêlant avec la faible lueur de la lune, union de laquelle résultait une palette de couleurs qui donnait envie de vomir.
Halek la regardait, maintenant qu’ils avaient mis une certaine distance entre elle et leur convoi. Ainsi exposée, la cité ressemblait à une grande bête hideuse couchée sur le flanc, agonisant sous ses propres relents empoisonnés.
Il y avait passé toute sa courte vie et ne s’était encore jamais aventuré aussi loin. En la dévisageant dans les soubresauts du camion à plateau dans lequel il se trouvait, il sentit quelque part dans sa poitrine qu’il ne la reverrait pas.
Aussitôt, il écrasa cette pensée dans un relent de colère. Bien sûr qu’il reviendrait ! Cette cité avait beau d’avoir que des malheurs à offrir, sa mère y vivait, et il ne pouvait pas concevoir de l’abandonner.

Halek releva les yeux pour croiser ceux de Dorkh, assis en face de lui, rayés par les cheveux sales qui tombaient devant son visage.
Le regard qu’ils échangèrent fut aussi chargé d’hostilité dans un sens comme dans l’autre. Halek détesta cela, mais ce fut lui qui détourna le regard en premier. Il fit refluer l’envie de s’appuyer sur la pointe de son pied gauche pour faire tressauter sa jambe. Le stress grandissait inexorablement, mais il s’interdisait de montrer la moindre faille. Celyne, à sa droite, se prêtait à l’exercice avec beaucoup moins de succès. Elle se rongeait les ongles et, lorsqu’elle ne le faisait pas, se mordait la lèvre inférieure quand elle constatait, elle aussi, que la cité s’éloignait. Paradoxalement, ils étaient plus en sécurité en dehors de ses murs, mais ils n’étaient pas en ballade de santé.

-  Tu partiras cinquante mètres devant avec ta gueuse.

La voix de Dorkh résonnait de façon rauque à la radio, accompagnée d’un sifflement parasitaire. Halek ne répondit pas, ceci n’était pas une requête, c’était un ordre direct. Pas le choix, il devrait obéir même si cela le révulsait. Il se contenta d’un “clic” sur la radio en guise d’accusé de réception. Evidemment, Dorkh n’allait pas les mener lui-même à l’avant-garde, et Halek lui concéda ce point. Lui-même, s’il avait eu le choix, n’aurait pas servi d’appât. Il jeta un nouveau coup d’oeil vers l’arrière du convoi, trouvant le véhicule d’Hadès qui fermait la marche. Le chef du gang, comme s’il l’observait en retour, semblait sonder son cerveau de ses lentilles impénétrables. Halek sentit malgré lui ses sourcils se froncer. Il ressentit la soudaine envie de voir cette tête se détacher de ses épaules dans un flot de sang.

Une voix mit fin à ce fantasme nouveau-né: celle du chauffeur de tête qui résonna dans tous les casques radio sur la fréquence commune.

- A tous les véhicules, augmentez l’intervalle. Falaises droit devant.

Le camion derrière eux rétrograda dans un claquement d'engrenages mal calés. De nouveaux relents de carburant assaillirent les narines d'Halek alors qu'il relevait la tête pour découvrir les Falaises. Peu de choses sur Nostramo avaient pu réellement lui plaire, mais le convoi longeant la crête d'ardoise qui plongeait vers les abîmes lui fit oublier un instant sa situation. Sa surprise fut authentique; jamais personne ne lui avait dit qu'il existait des étendues d'eau en dehors des sources souterraines.  La roche tranchante descendait des collines pour d'un seul coup chuter vers un océan du noir le plus profond qu'il ait jamais vu.
Un souvenir lui revint, une nouvelle fois tiré de la mythologie terrane. Pendant longtemps, certains peuples croyaient qu'un continent entier avait été englouti, perdu corps et âmes, et le lieu de son dernier repos gardé par une créature marine abominable qui tuait impitoyablement quiconque violait ce territoire interdit. Il imagina que si une telle bête avait un jour vécu, de telles eaux auraient parfaitement pu l'accueillir. Il connaissait son nom, mais il lui échappait sur le moment; d'ailleurs il ne s'en préoccupa pas le moins du monde. Après quelques minutes de progression, la voix cancéreuse d'Hadès grésilla sur la fréquence.

- A tous les véhicules, halte. Nous sommes assez loin.

Le convoi stoppa dans le raclement de ses chenilles et de ses pneus renforcés sur la roche traîtresse. Quelques hommes en descendirent, mais la majeure partie du gang resterait dans les véhicules découverts pour décamper si la situation tournait mal. Ce qui, au vu de leur gibier, ne manquerait pas d'arriver...

- Il est temps pour nos volontaires de partir en avant-garde, ajouta-t-il, ne réfrénant pas l'amusement perceptible dans sa voix.

Halek vérifia pour la dernière fois l'arme dont Dorkh l'avait doté: un pistolet-mitrailleur de petit calibre, mal entretenu.
A sa perception, il s'était empressé de le démonter pour en nettoyer les pièces internes et, accessoirement, s'assurer qu'elle n'avait pas été sabotée ou neutralisée. Celyne avait subi les railleries de Dorkh lorsqu'il lui avait refourgué un fusil à canon scié bien trop gros pour elle. Son calibre occasionnerait certainement une belle démise d'épaule si elle s'en servait. Elle vérifia une dernière fois que les cartouches étaient bien à leur place, tout comme Halek s'assura que sa propre arme était prête à tirer. Avec trois chargeurs d'une trentaine de coups chacun, il faudrait économiser ses tirs. Il ne se faisait pas d'illusions quant au maigre équipement que Celyne et lui avaient reçu. Personne ne misait sur leur survie et Hadès n'allait certainement pas risquer de perdre des armes hors de prix.

Ils quittèrent la relative sécurité du convoi pour parcourir d'un pas bancal le dangereux terrain formé d'arêtes coupantes.
La manoeuvre était d'une grossière mais efficace simplicité. Attirer le couguar en avant des véhicules, le coincer au bord du précipice, puis le mettre à mort. En pratique, Halek savait très bien que ni lui ni Celyne n'étaient censés survivre à la première étape du plan. Il se retourna pour lui adresser quelques mots, loin des oreilles de Dorkh qui était à mi-chemin entre les transports et eux.

- Ecoute moi. Je sais que tu as peur, j'ai peur aussi. Mais si nous voulons survivre aux prochaines minutes il va falloir que tu fasses ce que je te dis d'accord ?

Elle acquiesça, ressemblant plus que jamais à une enfant terrorisée maniant une arme presque aussi grande qu'elle.
Ses yeux semblaient lutter pour ne pas fondre en larmes, elle semblait prête à se laisser mourir dans un coin en pleurant.

- Celyne, je vais avoir besoin de toi ! Halek jouait la carte du mentor rassurant autant qu'il le pouvait. Je ne pourrai pas m'en sortir si tu ne fais pas preuve de courage. Tout ce que nous avons à faire, c'est bien regarder, bien écouter, et nous cacher s'il se passe quelque chose, d'accord ?

- Je croyais qu'on traquait quelque chose moi ! Pourquoi se retrouve-t-on devant tout le monde ? Sanglota-t-elle. Son stress prenait le dessus et elle commençait à regarder tout autour d'elle. De toute évidence, elle ne s'était jamais sentie aussi seule.

- On n'a pas le choix. Pour débusquer un couguar, il faut l'attirer dehors. Regarde derrière toi, le gang au complet est prêt à faire feu pour nous protéger et tuer la bête quand elle se montrera. Il n'en croyait pas un mot lui-même, mais sans doute avait-il lui aussi besoin de se rassurer un peu.

Elle regarda le convoi quelques secondes, renifla en se frottant les yeux et leva son fusil.

- Je ne sais pas si je saurai m'en servir, Hal', dit-elle d'une voix triste.

Il mit un genou à terre, ignorant ce que beuglait Dorkh à la radio. Il gesticulait derrière eux et Hadès s'était levé de son trône situé en haut du dernier véhicule. Il fallait bouger. Rapidement.

- Pas compliqué. Tu alignes la mire qui est ici entre ton oeil et ta cible, tu souffles et tu tires.  

- Je souffle et je tire. Elle avait soupiré cette phrase, comme envoûtée par le pouvoir qu'elle réalisait tenir entre ses mains.

- C'est ça. Allons-y maintenant, dit-il en se relevant.

Il jeta un regard vers Dorkh, baissa le foulard qui masquait sa bouche et cracha vers lui en réponse à son geste quelques jours plus tôt. De toute façon, ils allaient sans doute mourir, alors autant que la politesse soit rendue.
Halek et Celyne progressèrent sur une centaine de mètres, s'arrêtant régulièrement pour tendre l'oreille et scruter les alentours.
Quelle situation délicieusement périlleuse, pensa-t-il. La montagne à gauche, le convoi derrière, la falaise à droite et le danger devant. Ouais, le danger partout quoi...

Une lueur accrocha son regard sur la crête de la montagne. Il mit immédiatement un genou à terre, imité par Celyne qui levait maintenant à l'excès son fusil devant ses yeux. Halek posa la main sur sa radio, ouvrant une liaison avec l'ensemble du gang bien qu'il ne s'adressât qu'à son maître.

- Seigneur Hadès, je vois quelque chose à environ trois cents mètres gauche du convoi, là-haut. J'ai cru distinguer une forme humaine mais je ne vois plus que deux petites lumières rouges.

Hadès le coupa sèchement.

- Il n'y a rien bâtard. Contente toi d'avancer et de débusquer ce foutu carnivore. Il est déjà sûrement sur ta trace, arrange toi pour qu'il se montre.

- Mais, voulut-il poursuivre.

- J'ai dit: il n'y a rien ! La seule chose qui importe pour toi, c'est de rester en vie assez longtemps pour hurler le signal quand le couguar t'ouvrira le ventre !

Hadès coupa la liaison sans autre forme de procès. Au moins c'était clair. Il hocha la tête pour indiquer la reprise de progression à Celyne, rassuré qu'elle ne porte pas de radio. En se relevant, il jeta un dernier regard vers les deux minuscules points rouges qui n'étaient pas sans lui rappeler les voyants du silo, au repère du gang.

Il n'avait fait que cinq pas lorsqu'il s'immobilisa, figé comme une statue. Il tendit l'oreille, retint sa respiration et perçut un grondement, comme un roulement de tonnerre lointain. Lointain, mais qui se rapprochait à grande vitesse. Il n'eut qu'une seconde pour réagir. Il poussa Celyne en arrière, braqua son arme vers de flanc de la montagne et, dans le même mouvement, sortit une torche dérobée dans un entrepôt d'adamantium pour trancher la nuit de son faisceau éblouissant.

Le couguar, surpris et aveuglé par le soudain rayon lumineux, sauta dans sa course pour esquiver ces proies dotées d'une défense aussi agressive. Il retomba quelques mètres plus loin, secouant la tête en grognant pour protéger ses yeux de la torche qu'Halek maintenait braquée sur lui. Celyne était restée à terre, terrorisée par le monstre dont la taille égalait celle du plus gros de leurs camions.

Mais qu'est-ce qu'ils foutent ? Pensa Halek. Ouvrez le feu, bande d'idiots !

Comme pour exaucer son souhait, la nuit fut déchirée par les rafales lâchées depuis le convoi. Mais très vite, Halek perdit son assurance quand il constata qu'aucun tir ne le frôlait ni ne touchait sa cible. Le couguar rugit en s'approchant, et le pistolet-mitrailleur cracha une grêle de projectiles qui ricochèrent sans peine sur l'épaisse cuirasse dorsale du fauve.
Du convoi s'élevaient à présents des cris, entrecoupés du staccato des armes automatiques. Sur la fréquence noyée de parasites et hachée par les tirs, Halek distingua une phrase qui lui glaça le sang aussi sûrement que les crocs démesurés que la bête dévoilait en rampant vers lui, prête à bondir.

- Il y en a deux !


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Message par - Talos - le Mer 15 Aoû 2018 - 19:16

Chapitre VII

Abysses











     Il y en avait trois.

Ils étaient jeunes, pas tout à fait arrivés à maturité. Ceci dit, leur deux mètres au garrot inspiraient rapidement une indifférence absolue quand à leur âge. Ils avaient suivi le convoi depuis plus longtemps que quiconque ne s'en était douté, et l'avaient attaqué en trois points. A l'avant pour le bloquer, en centre pour le couper en deux, à l'arrière pour empêcher toute retraite. Une telle stratégie supposait qu'il s'agissait d'une fratrie qui avait déjà traqué des humains par le passé.

Les gangsters s'étaient vite repris après l'attaque initiale. La peur les motivait aussi sûrement que l'excitation que certains pouvaient ressentir. Les prédateurs se montraient cependant plus tenaces que certains semblaient le penser. L'un d'eux avait tout simplement sauté à l'arrière d'un camion découvert et commencé à trancher de ses griffes les naïfs qui s'y croyaient en sécurité. Il rugissait en sautant d'un véhicule à l'autre, déchiquetant tout ce qui passait à portée. Un tireur qui fut plus lent que les autres à sauter de son camion se retrouva écrasé dans les mâchoires de la bête qui garda avec elle cette prise alors qu'elle fuyait dans la nuit, avant de bondir à nouveau sur le convoi, toutes griffes dehors.

Certains véhicules légers se détachèrent pour harceler les couguars et les forcer à se désengager. Les tirs fratricides étaient trop probables pour utiliser les plus grosses armes montées sur tourelle. Il fallait absolument désenclaver les transports et, pour cela, Hadès n'avait d'autre choix que d'en sacrifier plusieurs.
Lui-même ne savait plus où donner de la tête tant ses adversaires étaient rapides. Il ne pouvait qu'assister, impuissant, au carnage qui avait lieu et à la destruction de son matériel si durement acquis. Lorsqu'un de ses hommes fut coupé en deux devant lui, maculant le plancher du véhicule de son sang, Hadès se prit à maudire cette situation bien trop imprévue à son goût.

L'odeur de viscères montait dans les airs alors que les couguars laissaient libre cours à leur frénésie. Parfois l'un d'entre eux prenait le temps de mâcher une proie avant de la jeter en l'air dans une pluie de sang, pour aller punir les insolents dont les projectiles tintaient sur sa cuirasse. Deux incendies illuminaient à présent le flanc de la falaise, là où des tirs paniqués avaient percé des réservoirs de carburant.  Cela gênait tout autant les humains que leurs prédateurs, mais leur maître savait que cela ne changerait pas la donne. Son véhicule tanga alors qu'un des couguars le heurtait lors d'une nouvelle charge. Il put entendre les hurlements supplémentaires de plusieurs hommes. Des tirs assourdissants repoussèrent l'animal, mais plus personne ne se faisait d'illusions. Ils allaient tous finir en charpie. Sur la fréquence radio noyée sous les gargouillis et les cris incompréhensibles, Hadès hurla ce qu'il considéra comme l'ordre le plus honteux, et pourtant le plus censé de toute sa vie.

- Retraite ! Demi-tour ! Laissez les blessés et les corps !









La bête bondit en rugissant, et Halek roula sur le côté en vidant son chargeur sans savoir s'il visait juste. Il retomba sur l'épaule et sentit la roche coupante lui entailler la peau. La bête ne chargea pas de nouveau, mais elle allait revenir très vite. Il serra sa torche entre ses dents et entreprit de recharger son arme le plus vite possible. Le convoi. Ils devaient rejoindre le convoi, ou ils partiraient sans eux.
Le vacarme des tirs provenant des véhicules violait autant ses sens que l'odeur de sang qui en émanait. Halek se releva et se dirigea vers Celyne pour -littéralement- la ramasser. Elle était tétanisée contre la roche, les mains sur les oreilles.

Il jeta un oeil au convoi, et se demanda s'ils n'allaient simplement pas tous y passer. Des buggys trafiqués morcelaient la roche fragile en tournant autour des couguars pour les forcer à laisser le convoi faire demi-tour. La nuit fut soudain illuminée de traçantes de gros calibre. Les tourelles entraient enfin en action et les couguars gémirent pour la première fois sous les tirs. Leur vacarme masqua l'approche de la bête la plus proche qui se rua de nouveau sur Halek dans un bond prodigieux dont il était le point d'impact.
Des éclairs traversèrent brutalement l'animal alors qu'il était transpercé en plein saut par un tir chanceux et le garçon mesura sa chance une fraction de seconde avant de bondir pour éviter de finir écrasé. La carcasse du monstre le percuta tout de même de son flanc et il trébucha, roulant sur les plaques d'ardoise. Il essayait de s'assurer une prise, mais ses doigts ne faisaient que glisser et se couper sur la roche. Brusquement, il se retrouva dans le vide, et ses mains trouvèrent une prise sur un ergot rocheux qui le fit instantanément penser au jardin des Ronces. Le poids de son corps le plaqua contre la paroi verticale et fit s'enfoncer la roche dans ses mains. Il sentit une bourrasque tenter de l'emporter et il chercha à assurer sa prise tout en comprenant qu'il se tenait au bord de la falaise. Ses mouvements étaient paniqués, et il comprit vite qu'il lui fallait se calmer pour espérer en sortir. Il expira bruyamment plusieurs fois pour ralentir sa respiration et le diable qui martelait sa poitrine. Il distingua des bruits de moteurs qui semblaient s'éloigner, et le visage de sa mère apparut soudainement dans son esprit.  Il chercha la moindre irrégularité dans la roche pour tenter de remonter, gardant le bout de ses doigts immobile dans un immense effort.

Alors qu'il grattait la pierre de sa botte pour y trouver de quoi s'appuyer, Halek sentit plus qu'il ne la vit une présence au-dessus de lui. A travers un souffle contracté qui expulsait des filets de bave sur son menton, le jeune bâtard cracha un nom sans même avoir à lever les yeux.

- Dorkh…

Ce dernier se tenait fièrement au bord du précipice et observa d'un oeil amusé les eaux glaciales et noires loin en-dessous de son subordonné. Il s'en était bien sorti après tout, les deux couguars restants s'étaient enfuis, et lui avait arraché au cadavre du premier un croc qu'il prévoyait de porter au cou toute sa vie. Mais le jeune bâtard n'aurait plus ses yeux bleus pour voir ça. Il ressemblait à un jouet livré à la tempête, accroché à la vie uniquement par ses avants-bras qui raclaient la roche. Son visage mauvais se fendit d'un sourire.

- Tu ne croyais quand même pas revenir de cette Chasse, si ?

Halek releva la tête brièvement, sans se donner le mal de répondre. Il employait toutes ses forces à remonter.

- Je ne sais pas si je préfère te confier aux abysses ou au Dimetræ du maître. A moins que je ne t'enchaîne pour te traîner derrière mon camion ?

- Dorkh ! Halek haletait et sentait ses muscles tétanisés l'abandonner. Une nuit, je te ferai la peau sale fils de chienne !

L'interpellé laissa son ricanement résonner comme il savourait son triomphe.

- C'est de ta mère que je ferai ma chienne, bâtard. Et elle pleurera son fils perdu quand je lui rappellerai à chaque visite que je t'ai laissé crever seul dans le froid.

Malgré sa situation qu'il savait sans espoir, Halek ricana.

- Tu ne pourras pas t'approcher d'elle avant qu'elle t'ait fait bouffer tes mains, sombre crétin. Il planta son regard dans le sien. La seule chose que je regrette, c'est de ne pas pouvoir assister à ça.

Dorkh ne se laissa pas intimider et ce petit jeu, bien qu'amusant, avait assez duré.

- De toute façon, tu salueras…


Son ventre explosa, recouvrant le visage d'Halek d'une pluie chaude et sanglante. Alors que le gangster baissait les yeux vers son abdomen en vomissant un flot de sang, une pensée traversa l'esprit du garçon qui avait reconnu la détonation.

Celyne.

Derrière les jambes de Dorkh, il distingua la jeune fille qui regardait son oeuvre en tremblant, le canon scié de son fusil encore fumant. Leurs regards se croisèrent à l'instant où le cadavre en charpie tombait à la renverse sur Halek, et elle ne reprit ses esprits que pour hurler son nom alors que les deux corps étaient livrés à la gravité.

La chute sembla ralentir le temps d'une manière reposante. Il en avait assez de cette vie de toute façon. Sa mère allait lui manquer, c'était certain. C'était d'ailleurs son seul regret, qui était d'une profondeur extrême. Le sort de Celyne passa rapidement dans son esprit, et il ne sut dire si elle allait être assassinée pour son geste, ou promue. Pour lui de toute façon, ça ne changeait rien au programme. L'air froid qui fouettait son visage lui donnait l'impression que la mort le caressait de ses doigts. Il ne sentait plus les membres endoloris et dardés de coupures. Avec un sentiment de tristesse mêlé d'indifférence, il ferma ces yeux que tant de gens lui avaient reproché.

L'eau le percuta avec une force telle qu'il fut étourdi pendant quelques seconde. Il ne revint à lui que pour se sentir glisser dans un monde liquide, aspiré vers les profondeurs loin du faible éclat de Tenebor qu'il parvenait à distinguer dans le miroitement au-dessus de lui.

Ses poumons violentaient sa cage thoracique de plus en plus fort, désireux d'expulser cet air qui se ruait vers sa bouche.
Il en avait assez de souffrir. Il était fatigué. Avant donc, que la souffrance ne devienne trop forte, il offrit la délivrance à cette atmosphère viciée qu'il avait respiré toute sa vie. Immédiatement, l'eau s'engouffra dans sa gorge, sa trachée, ses poumons, son estomac. Son corps réagissait à la noyade par de violents soubresauts, consommant ses dernières réserves d'oxygène en expulsant l'eau des poumons, pour mieux la ravaler une seconde plus tard.

Ses tempes bourdonnaient, il n'y avait désormais plus de lumière. Il était sourd et ne sentait plus ses membres. Il se laissait aller à l'inconscience lorsqu'il sentit quelque chose l'attraper tout entier dans une poigne de fer, comme pour le broyer, le dévorer. Il perdit connaissance alors qu'on le remontait à la surface et que le nom de la bête mythique jaillit de ses souvenirs.







Leviathan.


Dernière édition par - Talos - le Mar 21 Avr 2020 - 0:24, édité 2 fois


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Message par - Talos - le Ven 3 Avr 2020 - 0:54

Chapitre VIII

Emergence









     Le premier son qu’il distingua fut un bourdonnement, comme le vacarme d’un million d’insectes volant juste derrière ses tympans. Il sentit une chaleur douce quitter sa poitrine. Ses dents enserraient une matière rigide et il essaya de déglutir, pour se rendre compte que quelque chose de dur et creux s’enfonçait douloureusement jusque dans ses poumons. Son premier sentiment semi-conscient fut la confusion de pouvoir respirer malgré l’obstruction de sa mâchoire. Aucun de ses membres ne répondait. Il produisit un immense effort pour ouvrir ses paupières et n’y parvint pas. Il était en réalité bien trop faible pour esquisser le moindre mouvement. Aux limites de sa conscience, loin derrière le sifflement affolé qui résonnait dans ses oreilles, il identifia des voix étouffées sans comprendre ce qu’elles disaient. La chaleur revint, et le sommeil l’engloutit à nouveau.

Une seconde plus tard, il se réveilla. Les voix étaient plus proches et accompagnées de sons électroniques et de « bips » dans une ambiance affairée. La tête d’Halek lui semblait peser une tonne, mais il parvint à l’orienter à droite, puis à gauche. Malgré cet effort conséquent, il ne parvenait toujours pas à ouvrir les yeux. Il discerna des bruits de pas, tels des coups de marteau sur une enclume, qui s’approchèrent de lui. Une main froide se posa sur son front. Pour la première fois de sa vie, ce genre de contact inconnu de le brusqua pas, pas plus qu’il ne le mit en garde. Il n’avait tout bonnement pas la force ni l’esprit assez clair pour s’en soucier. Il y eut soudain un bruit de déverrouillage, et ce qui obstruait sa trachée en fut extrait sans ménagement. Le trajet du tube fut une expérience très douloureuse qui laissa à Halek une brûlure rémanente de ses poumons jusqu’à ses dents. Le mal fut assez grand pour qu’il entrouvre les paupières, qui furent aussitôt inondées de larmes. Même si la lumière qui l’entourait était faible, elle lui brûla les yeux, et il ne put distinguer que des formes floues. Les distances n’étaient tout simplement pas appréciables, pas plus que la nature de l’endroit où il se trouvait. Quelque chose, ou quelqu’un, se tenait debout à côté de lui et semblait admirer une série de panneaux lumineux. Halek entendit cliqueter une série de boutons, puis le quelque chose glissa hors de son champ de vision sans même avoir donné l’impression de marcher comme un humain. Alors qu’il sentait venir un vertige qui allait l’emporter de nouveau dans le sommeil, une voix résonna. Il la savait proche, mais elle semblait si loin.
- Où en sommes-nous, frère ? Sont-ils tous viables ?

Halek voulut redresser la tête mais une fois encore, ses muscles semblaient aussi souples qu’une corde mouillée. Il dut se contenter d’écouter et d’essayer de comprendre.

- Ils le sont, frère-chapelain, répondit une voix qu’Halek, en dépit de sa situation, détesta sur le champ. Quatorze, selon vos attentes.

- C’est bien peu, Veryn, dit la première voix en se déplaçant. A ce rythme, nous allons devoir considérer ceci comme l’un de nos derniers recrutements.

- J’ai fait mon maximum avec ce que notre chère planète avait à m’offrir. Croyez-vous que ma nature accepte d’être ainsi utilisé, tel un gardien de troupeau ?

- Je n’aime guère votre ton, frère. Mais je vais mettre ça sur le compte de ma mauvaise expression. Je ne voulais en aucun cas mettre en doute vos compétences.

Les bruits de pas s’arrêtèrent trop près pour qu’Halek se sente en sécurité. Le peu qu’il vit fut une silhouette énorme. Quand la voix résonna de nouveau, Halek comprit que ce n’était pas le sédatif qui parcourait ses veines qui la faisait résonner de façon si métallique.

- Celui-là est en bien triste état.

- Détrompez-vous, chapelain. Ses constantes sont fiables malgré les dégâts que ses poumons ont reçu. La noyade lui a presque été fatale.

- Votre rapport mentionne que vous avez aussi repêché un blessé critique.

La voix détestable s’approcha à son tour, et Halek distingua un visage, malgré les traits miroitants que sa semi-conscience imposait à ses yeux.

- Oui, ils étaient quasiment enlacés l’un à l’autre. Je les ai donc fait remonter tous les deux. Puisqu’on en parle, j’ai fait pratiquer par notre cher adepte une chirurgie abdominale sur cet idiot qui s’est fait tirer dans le dos.

- Pourquoi cette perte de temps, frère ? demanda le « chapelain » avec un ton qui frôlait l’indignation.

- Mais pour suivre vos ordres, Corten, répondit l’autre avec ce qui ressemblait à un rire rapace. J’ai observé celui-là longtemps, jusqu’aux falaises. Il s’est bien débrouillé face aux couguars et malgré le poste que son maître lui avait confié. Il était sous les ordres de l’éventré qui, lui, ne voulait que sa mort pour des raisons stupides. Je l’ai tiré d’affaire pour que vos enseignements portent leurs fruits. Mais je vous en prie, ne me remerciez pas trop tôt.
La voix métallique s’éloigna dans les chocs successifs de ses pas sur le sol.

- Décidément, frère Veryn, parfois je me demande pourquoi je vous ai demandé de m’accompagner.

- Sans moi, vous seriez sans doute trop blasé par les sermons que vous administrez aux recrues, frère-chapelain !

- Une dernière question, avant que vos manières n’outrepassent votre rang. Qu’est-il advenu des couguars ?

- Morts, évidemment. Un bolt chacun, dans l’œil. Rien de plus simple.

Halek parvint à se demander s’il avait bien entendu. Tant de suffisance pour une phrase qui, pour lui, relatait un exploit. La voix s’exclama de nouveau, comme si elle se souvenait de quelque chose.

- Ah oui ! Et j’en ai ramené deux aussi ! Des jeunes, à peine sevrés. Je suis passé devant leur tanière en descendant la falaise. J’y suis retourné après avoir réglé leur compte aux adultes. Je me suis dit que ça ferait un beau cadeau au plus méritant de ces abrutis.

Un ricanement artificiel émana du chapelain.

- Finalement, Veryn, ici vous êtes dans votre élément.

Halek entendit coulisser une porte, dont le verrouillage fut précédé d’un sifflement de pressurisation. Ses yeux s’habituaient peu à peu, et ils croisèrent le regard de Veryn lorsque ce dernier le ramena sur lui. Il pencha la tête sur le côté, comme pour examiner Halek à la manière d’un oiseau de proie.

- L’humour n’a jamais été son fort. Tu comprends ce que je dis ?

Un bref hochement de tête fut tout ce qu’Halek put exprimer. L’autre parut satisfait et se mit à parcourir les lignes d’une plaque de données.

- Bien, très bien. Tu verras, la compassion non plus. Et la pitié…

Il rit aux éclats vers le plafond, un rire si tranchant que la créature mécanique qu’Halek avait vu en s'éveillant émit une rafale de clics informatiques de mécontentement.

Veryn se replongea dans ses données, encore agité de soubresauts hilares.

- La pitié, par le sang de l’Empereur. Qu’est-ce qu’il peut détester ça !


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Message par - Talos - le Mar 21 Avr 2020 - 0:14

Chapitre IX

Critérium









     Ils étaient alignés, pieds nus, sur le sol en métal. Leurs cheveux étaient rasés, certains tremblaient de froid. Chacun portait un vêtement en tissu, au maillage fin d’un noir absolu. Sur leur poitrine était brodé un numéro allant de un à quarante-six en runes nostramiennes. Halek avait fini par deviner où il était, et il savait que ses voisins venaient du même endroit que lui. Tous savaient que dorénavant, leur vie arpentait un chemin mortel et galvanisant. Etre choisi par la légion pour en intégrer les rangs apparut à Halek comme une contradiction puissante née d’une ambition toute nouvelle liée à une soif de vivre qu’il n’avait jamais ressenti, et d’une horreur farouche et animale animée par la peur de la mort. Car bien entendu, Halek savait qu’il n’y avait pas quarante-six places au bout du tunnel. Il estimait qu’il y en avait deux, peut-être trois.

Il jaugea ses nouveaux camarades d’infortune. Tous étaient nostramiens et, bien sûr, ils avaient tout de suite remarqué qu’il n’était pas comme eux. Halek se savait trahi par ses yeux, et il s’accommoda vite du fait d’être, encore et toujours, le paria du groupe. Après avoir laissé son regard parcourir le hangar austère dans laquelle ils se tenaient tous, Halek recentra son attention sur les autres adolescents avec lesquels il se retrouvait coincé. Tous se jaugeaient du regard, se penchant de droite et de gauche pour s'analyser sans mot dire. Le numéro deux avait des cicatrices au visage, le numéro dix avait un corps si mince qu’il aurait suffi d’une bourrasque pour le briser en morceaux, à l’opposé de la masse de muscles qu’était le numéro quatorze. Rien n’aurait pu indiquer que les numéro trois et huit se connaissaient s’ils n’avaient pas eu la marque de leur gang marquée au fer dans leur cou.

Les autres étaient trop loin pour qu'Halek ne distingue quoi que ce soit de concret, mais de toute manière le son d'une porte coulissante fit cesser toute agitation. Du sombre encadrement se détachèrent deux géants. Chacun de leurs pas faisait trembler le sol alors qu'ils avançaient vers les adolescents. La seule chose que l'on pouvait distinguer chez eux était la paire d'yeux écarlates qui leur donnait un air de sinistres rois dans cet environnement creux et froid. Halek reconnut sans peine ce qu'il avait pris pour des voyants d'alarme dans le repaire de son ancien maître, comprenant que ces yeux étaient ceux qui l'observaient sur les Falaises.

Quand le premier d'entre eux apparut à la faible lueur du hangar, sa véritable taille fut révélée à tous aussi sûrement que son implacabilité. Il mesurait bien plus de deux mètres de haut. Il portait des plaques d'armure d'un bleu noir comme la nuit, sanglées sur un uniforme plus sombre encore. Son plastron arborait un aigle bicéphale en bronze, un symbole que tous ici connaissaient. Le symbole de l'Impérium de l'Humanité. Sur ses épaules étaient déployées des ailes rouges sang encadrant un crâne aux crocs acérés, surplombés du chiffre 8 en lettres gothiques. Un faciès mortifère était peint en blanc sans soin particulier sur la face avant de son casque.

L'imposant guerrier se mit à marcher le long de la colonne d'enfants, qui paraissaient ridicules face à lui. Chaque pas ressemblait à une onde de choc sondant chaque esprit. Il fit l'aller-retour, passant devant chacun des quarante-six adolescents alors que de son casque émanait un son parasite, trahissant sa conversation par radio avec, sans doute, celui qui était resté dans l'ombre. Il revint enfin se planter devant eux, et porta les mains à son casque qu'il déverrouilla avec une simple rotation.

Le visage ainsi découvert était pâle comme la mort. Sa tête était soutenue par un cou puissant et tendu le long duquel couraient plusieurs cicatrices. Son front était gravé de runes ceignant son crâne chauve, et surmontait des yeux nostramiens, d'un noir abyssal. Le guerrier verrouilla son casque à sa ceinture dans un son magnétique, et fit craquer sa nuque d'un roulement de tête.

Halek n'avait pas besoin de connaître la nature de cet individu pour savoir ce qu'il était. Sa mère, que cette pensée ramena dans sa mémoire, lui avait parlé des fils génétiques de l'Empereur. Jadis des humains, ils composaient l'élite de ses armées, après avoir subi maintes épreuves et modifications génétiques. Il était un transhumain. Halek avait devant lui un Astartes.

Ce dernier prit une longue inspiration puis ouvrit ses lèvres d'un violet pâle, découvrant des dents limées en pointe.

- Vous êtes ce que notre monde a de plus médiocre.

Sa voix était rocailleuse et, malgré le fait qu'il parlât seulement, tous l'entendaient très clairement. Son accent mâché trahissait des origines peu élevées dans la société nostramienne.

- Vous avez tous grandi sur Nostramo, notre bien aimée planète. Aucun d'entre vous ne mérite de devenir Seigneur, Gouverneur ou Archi-régent. Vous n'êtes rien ni personne et votre seul talent se résume à ramper dans la bassesse la plus crasseuse du genre humain... Félicitations.

Ce compliment ne possédait pas l'ombre d'une réjouissance.

- Mon nom est Veryn. Je suis né sur Nostramo dans une autre vie. Cette époque prit fin lorsque j'ai eu l'honneur d'intégrer les rangs des légions Astartes au sein de la VIIIème légion, celle de notre père, le Seigneur Curze, le Night Haunter. L'endroit où vous vous tenez a vu passer des centaines de novices comme vous. Dans très longtemps, peut-être que certains d'entre vous auront l'opportunité de m'appeler « frère ».

En un battement de cils, il tira de son fourreau un poignard immense et, une demi-seconde plus tard, numéro 22 était empalé par le cou au mur derrière lui dans une éclaboussure sanglante.

- Ou bien, vous mourrez tous, comme votre ami, dit Veryn sur un ton féroce en se mettant à marcher en courts allers-retours face aux jeunes visages qui désormais gardaient le regard fixé devant eux. Je vous ai observé, choisis, pour faire de vous les êtres les plus craints et les plus puissants de la galaxie ! Vous allez subir les pires épreuves et les pires agonies possibles. Si vous devez marcher au combat drapés de nuit, ce ne sera qu'après avoir prouvé que votre loyauté, vos compétences et votre mental dépassent mes attentes.

Veryn marcha vers le mur ensanglanté et tira sur son poignard d'un coup sec, faisant tomber le cadavre comme un chiffon avant de lever la lame à ses lèvres pour en lécher le sang. Avec un rictus mauvais, le géant ramassa le corps sans vie et le brandit sans effort face à ses recrues.

- Ceci est tout ce qui restera de vous quand vous échouerez, et beaucoup échoueront. Votre enseignement comportera la connaissance des légions Astartes, l'initiation aux tactiques de combat, la maîtrise des arts de la guerre, l'entretien de votre matériel et, en de rares occasions, à l'étude et au respect des enseignements...philosophiques de la VIIIème légion.


A ces mots, le second géant que tous avaient oublié, s'avança hors de l'ombre. Halek en fut presque bouche béé. Contrairement à Veryn, l'Astartes devant lui portait une armure beaucoup plus lourde et intégralement noire, d'une beauté formelle et résultant à n'en pas douter d'un travail d'orfèvre. Des chaînes et des crânes pendaient en s'entrechoquant de sa ceinture, au-dessus de laquelle, sur l'énorme plastron, trônait également un aigle de bronze. De plusieurs endroits pendaient des parchemins aux inscriptions minuscules, collés à l'amure par de la cire. Il n'était pas une seule portion de sa cuirasse qui n'était marquée par une entaille ou un éclat d'obus.
Son casque n'était pas peint comme celui de Veryn, mais sculpté pour représenter un crâne menaçant qui donnait l'impression qu'il pouvait tout connaître d'un individu en un seul regard.

La voix qui émana du casque sinistre ressemblait à une promesse de mort dans une mer glacée.

- Vous avez été choisis, confinés et transportés dans un endroit dont vous ne ressortirez pas à moins d'être un cadavre, ou un Astartes. Ces murs appartiennent au vaisseau de la VIIIème légion Astartes nommé l'Aborrhent, actuellement en orbite haute au-dessus de Nostramo.
Ainsi que vous l'a sommairement décrit frère Veryn, vous serez soumis durant les prochaines années aux épreuves physiques et psychologiques les plus dangereuses qui soient, pour que vous transcendiez vos limites et deveniez bien plus que de simples rebuts de caniveau. A partir de cet instant, les numéros inscrits sur vos tenues sont votre seule identité. Vos noms ne seront plus jamais prononcés. Ils ont été effacés de tout registre officiel. Ceux d'entre vous qui survivront seront rebaptisés. Si vous échouez à honorer la confiance que je vous accorde en vous tolérant à bord de ce vaisseau, si vous échouez à devenir ce que vous êtes destinés à être, si vous trahissez l'espoir que notre Père place en vous, fils de Nostramo, vous retournerez dans vos familles en brûlant dans l'atmosphère.
Frère Veryn emploiera les méthodes qu'il jugera nécessaire pour faire de vous les guerriers dont notre légion a besoin. Jusqu'à ce que vous soyez devenus Astartes, il est votre seigneur et maître. Chaque faute me sera rapportée immédiatement. Sachez que j'ai fait écorcher vive la population de plusieurs capitales planétaires.

Nul besoin d'en savoir plus. Le frisson qui parcourut Halek fut partagé par tous ses semblables.

Veryn vint se ranger au côté du casque à tête de mort en affichant un sourire narquois, sans prêter attention aux gouttes de sang qui tombaient de ses mains.

-  Je suis le Chapelain Corten, reprit le géant en noir d'une voix plus puissante encore. Que vous soyez humains ou Astartes, je serai la mort dans votre ombre. Soyez les guerriers que votre Père appelle à lui, tout comme lui-même fut rappelé par l'Empereur. Vous parcourrez la galaxie, exerçant Sa volonté en suivant les préceptes et la voie du Seigneur Curze ainsi qu'il l'employât jadis sur Nostramo. Vous serez la lame qui saignera les ennemis de l'Humanité au confins des étoiles. Nous sommes les fils du Night Haunter. Nous sommes la Huitième Légion.

Des paires d'yeux rouges s'éveillèrent tout autour d'eux, sur les côtés et au plafond, loin dans la pénombre du hangar. Veryn remit son casque, ajoutant au faciès blanc des empreintes de sang. La voix de Corten se fit encore plus grave. Il évoquait à Halek un seigneur de la mort entouré de ses démons.

- Nous sommes les Night Lords, et nous sommes venus pour vous.


Dernière édition par - Talos - le Mar 14 Juil 2020 - 14:35, édité 1 fois


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Message par - Talos - le Mar 21 Avr 2020 - 0:15

Chapitre X

Premier sang









     Le temps n'avait pas cours à bord de l'Abhorrent. Le vaisseau était exigu, spartiate et presque aussi froid que le vide dans lequel il naviguait. Ses coursives abritaient une vie peu foisonnante, mais régulière et travailleuse. Sous les panneaux d'acier grondaient les circuits qui donnaient vie au vaisseau dans un bruit de fond permanent. L'air était sec et dénué de saveur.

Les serviteurs cybernétiques se croisaient au cours de leurs besognes, sans se considérer les uns les autres. Noyé parmi les centaines de serfs de maintenance, il en était un dont l'oeil unique était un implant, un boîtier optique enserrant son crâne traduisant les images communiquées par une lentille verte au  milieu du front.
Ses yeux avaient depuis longtemps été retirés, laissant place à deux orbites barrées d'une cicatrice couturée grossièrement.
Dans une autre vie, l'acolyte désigné 17-Sigma-4 répondait à un autre nom, un nom bien plus humain. De ce nom, il ne gardait aucune mémoire, pas plus qu'il ne se souvenait de son âge ou du crime qui l'avait conduit aux laboratoires pénitentiaires. Ses mains, qui furent en d'autres temps couvertes du sang de son maître, étaient devenues des extensions mécaniques répondant aux programmes automatisés implantés dans son cerveau asservi. Il se fichait du temps, il se fichait de manger, dormir ou boire.
17-Sigma-4 ne parlait pas, ne riait pas, ne pleurait pas. Aucun dialogue, aucune intéraction ne figuraient parmi la liste de protocoles présents dans son unité de contrôle, hormis les rapports binaires qu'il transmettait automatiquement à chaque fois qu'un travail était terminé, pour recevoir dans la même seconde l'ordre de maintenance suivant.
Son espèce était divisée en un nombre infini de catégories. Les activités ne manquaient pas de diversité sur un vaisseau de l'Adeptus Astartes. Certains opéraient dans les quartiers de l'équipage, d'autres dans les coursives de propulsions saturées d'électricité statiques. D'autres encore, étaient lourdement modifiés pour effectuer des réparations sur la coque dans le vide de l'espace.
Quel que furent leurs crimes, ils purgeaient leur peine éternelle en servant l'Empereur de l'Humanité au sein de Ses armées.

17-Sigma-4 était tout sauf spécialisé. Son sort se résumait à errer dans les coursives d'un vaisseau dont il ignorait le nom, usant de ses fonctions artificielles pour serrer, desserrer, graisser, souder.
Concentré sur sa tâche, l'automate ne prêta aucune attention à la silhouette sombre qui marchait le long du couloir et qui, en passant devant les faibles lumiglobes de service, plongea brièvement la zone de travail de 17-Sigma-4 dans l'ombre. Sa seule réaction fut provoquée par son boîtier optique qui compensa la brève obstruction lumineuse par une augmentation artificielle de sa vision de sorte que son travail ne souffre aucun retard.

La porte s'ouvrit en glissant sur son rail dans un bruit d'engrenages mal entretenus.
Le Chapelain Corten entra en se demandant à quoi pouvaient bien servir tous ces pions écervelés s'ils n'étaient pas capables de lubrifier une porte. Sa présence ajouta le grondement de son armure énergétique à celui de Veryn, debout face à une rangée de moniteurs.
Chaque écran diffusait une image plus ou moins parasitée selon son âge, certains étant apparemment arrivés en fin de vie. Corten se plaça à a hauteur de Veryn et le salua d'un hochement de tête. Ses lentilles couleur sang reflétaient en kaléidoscope les parasites bleutés des moniteurs.

- Frère Chapelain, le salua Veryn sur un ton morne, lui rendant son hochement de tête.

Il ne portait pas de casque. La lueur de la pièce donnait une teinte bleutée à sa tâte cernée de runes. Il adoptait une posture relâchée, une main sur la hanche, l'autre caressant son menton alors qu'il analysait les projections. A sa droite, un servo-crâne flottait dans un son faible mais curieux, presque éthéré. Deux appendices ressemblant à des faux pendaient de la mâchoire sans vie, d'où tombait une liasse de câbles en tous genres, reliés à l'unité centrale de la pièce.
Ainsi pris en tenaille par deux têtes de mort, Veryn garda pour lui le comique de la situation, se gardant pour cette fois de lancer une mauvaise blague. Au lieu de ça, il désigna le moniteur qui regroupait les statistiques vitales des recrues qui se battaient sous leurs pieds.

- Déjà deux novices abattus. Six serviteurs perdus. Cela fait beaucoup de pertes depuis leur arrivée. Nous en sommes à quatorze.

- Quinze, le reprit Corten. Auriez-vous oublié votre excès de zèle, frère Veryn ?

– Un candidat sérieux aurait au moins esquissé un mouvement. Je nous ai débarrassé d'une bouche à nourrir.

Le son qui émana du casque noir traduisit un soupir.

- Six serviteurs pour deux pertes, le ratio est médiocre mais positif. Nous devons considérer l'adaptation de nos méthodes de travail pour cesser de perdre des recrues dans des boucheries relevant plus de l'inexpérience que de l'instinct ou du mental. Notre travail ici ne relève pas des schémas de recrutement standards.

- Puisque vous mettez le doigt dessus, frère-Chapelain, permettez moi tout de même de vous informer que cinq des six serviteurs ont été abattus par le même binôme. Les numéros 9 et 15.

- Le numéro 9...le noyé ?

- Affirmatif. Ses facultés de récupération n'ont rien d'extraordinaire, mais il s'est avéré capable de prendre des initiatives plus perspicaces que ses camarades. Il a obtenu le meilleur score à la Salle Blanche, sans doute ses yeux semi-terrans sont-ils moins sensibles à la lumière que nous.

Corten avança d'un pas vers les écrans dans le tintement des chaînes qui pendaient à sa ceinture et observa les sujets 9 et 15. Ils progressaient de concert, méthodiquement et avec précision. Le premier était facilement reconnaissable à la couleur de ses yeux et marchait en tête, tenant un poignard pris à sa première victime dans sa main. Un septième serviteur, tout en muscles et en implants mécaniques, les attendait dans un couloir adjacent. Son visage parcouru de vaisseaux sanguins dilatés était crispé autour d'une bouche aux dents serrées d'où coulait une bave écumante.

- Pourquoi n'y en a-t-il qu'un seul qui ait ramassé un poignard ? Demanda Corten en se retournant vers Veryn comme s'il en était responsable.

- Pardonnez mon manque de concentration, frère-chapelain, mais surveiller une trentaine de recrues en même temps n'est pas tâche aisée et écouter leurs pleurnicheries l'est encore moins. Mais si je me souviens bien, le numéro 15 n'a pas eu le droit d'en prendre un car il ne l'avait « pas mérité ».


Ramenant son regard sur l'écran, le Chapelain observa les deux recrues et  remarqua le langage des signes qu'ils utilisaient. Une seconde plus tard, le numéro 15 plongea au travers du couloir, attirant immédiatement le serviteur qui prit sa course en beuglant.
Sa silhouette luisante de sueur, dopé aux drogues de combat, il faisait trembler le métal sur lequel il courait de sa démarche lourde et pataude. A l'instant où l'automate franchit le seuil du couloir, le numéro 9 tomba du plafond, enserrant le cou du serviteur fou entre ses jambes. La créature n'eut pas le temps de lever les bras pour se débarrasser de l'agresseur que le poignard glissa le long de sa gorge, ajoutant à sa transpiration acide un flot de sang noir et collant. Finissant son mouvement de taille, Numéro 9 sauta en tournoyant de la masse de muscles en train de s'affaisser pour retomber, genou à terre, face à...

- Sa sixième victime, déclara Veryn en découvrant ses crocs dans un mince sourire. Ce bâtard est prometteur. Son acolyte est moins efficace au combat cependant, même si le travail en binôme semble être utile à notre petit prodige.

Corten manipula une molette sur le panneau de commande. L'image du couloir s'agrandit, zoomant avec une efficacité toute relative vers la recrue Numéro 9 qui se remettait sur pieds, rejointe par son binôme. La résolution détailla ses yeux bleus qui regardaient avec dédain le cadavre puant à ses pieds. Le Chapelain leva une main gantée vers le visage du jeune nostramien, désignant du doigt le sourire qui s'y dessinait.

- Ça, frère Veryn, dit-il. C'est ça qui lui est utile.


Dernière édition par - Talos - le Mar 14 Juil 2020 - 14:42, édité 2 fois


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Message par PetitPierre le Jeu 9 Juil 2020 - 9:04

Hey, je n'avais meme pas vu que tu écrivais, c'est super sympa ton petit récit.
je ne suis pas un grand critique, mais j'ai beaucoup apprécié l'ambiance et la dureté de l'ensemble. Bien joué.
Faudrait que je prenne le temp de tout relire.


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Message par - Talos - le Jeu 9 Juil 2020 - 14:22

Merci PetitPierre Very Happy

Connaissant tes goûts en matière d'écriture, je ne peux qu'être honoré de ton appréciation cheers

La suite est en cours d'écriture... C'est vrai que je ne mets à jour ce topic que lorsque j'ai terminé un nouveau chapitre ! D'où le fait que ça passe un peu inaperçu Razz


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Message par - Talos - le Mar 14 Juil 2020 - 14:37

Chapitre XI

L’œil du cyclone










     Il retenait son souffle depuis près de deux minutes. Immobile comme une statue le long de la paroi d'acier, il scrutait l'obscurité sans difficulté. Ses frères étaient là, tapis dans l'ombre. Tous connaissaient l'ampleur de la tâche à accomplir et leur devoir sacré qui était de remplir leur objectif. Ils avaient été formés en ce sens. Par leur initiation, ils s'étaient abreuvés des lois et des valeurs qui constituaient la piété des légions Astartes.  Leur cible se tenait au centre d'un complexe urbanisé, debout au milieu d'une place circulaire. Tout autour d'elle s'approchaient, cachés, des tueurs sans pitié. Chacun d'entre eux était mu par un empressement de parvenir au meurtre, hâte néanmoins bridée par l'appréciation tactique de l'opération.

Le tueur immobile relâcha imperceptiblement l'air retenu dans son 3ème poumon avant de l'emplir de nouveau, non sans ressentir une certaine douleur due à sa récente opération. Gardant les yeux rivés sur la cible, celui qui était appelé « Numéro Neuf » par ses pairs leva une main à son communicateur, appuyant plusieurs fois en une série de messages en morse destinés à son escouade. La réponse lui parvint de la même manière, se traduisant par des messages approbateurs. L'un des messages se terminait par une raillerie codée évoquant sa naissance, mais cela ne l'atteignait plus depuis longtemps. Si l'insolence allait de pair avec le tempérament des nostramiens, il avait veillé à ce que ceux qui se prétendaient supérieurs à lui paient le prix du sang pour avoir sous-estimé un fils de Nostramo qui ne craignait pas la lumière. Le frère-chapelain Corten avait apprécié ces luttes de pouvoir et les avait citées en exemple, confiant au « bâtard de Nostramo » la responsabilité d'une section complète.
Aujourd'hui, les insultes en morse n'étaient que vagues de jalousie et de soumission. Numéro Neuf n'en avait cure.

Il tira lentement son poignard, gardant une prise inversée et préparant son corps à charger sa cible. Celle-ci ne bougeait guère, comme insensible aux tourments qui rôdaient tout autour d'elle. Un « clic » dans son communicateur lui indiqua que son premier élément d'attaque était prêt à l'action, et il répondit par deux clics successifs.
Dans la seconde qui suivit, le silence fut rompu par le sifflement d'une lame qui trancha l'obscurité à une vitesse fulgurante. La silhouette en armure esquiva le projectile alors qu'une grenade offensive roulait sur le sol depuis la direction opposée. La détonation assourdissante fut reprise en écho par les murs avoisinant, suivie du martèlement d'une foulée rapide. Une forme humanoïde sauta en beuglant à travers la fumée, la lame de son poignard dirigée vers le cou de sa cible. Soudain, le temps sembla s'arrêter. Numéro Trois se retrouva figé en l'air, incapable d'esquisser un mouvement. Il luttait pour frapper, son souffle échappant à sa mâchoire serrée alors que ses efforts immenses ne faisaient que resserrer la prise invisible qui le maintenait suspendu.

Numéro Neuf jura dans sa tête et sortit de son couvert en sprintant, fonçant vers sa cible qui lui tournait le dos. Celle-ci, dans son armure nocturne, avait un bras levé et enserrait dans sa poigne vide l'insolent qui s'était jeté sur elle. A ses pieds s'était formée une couche de givre qui remontait paresseusement ses chevilles en cristaux délicats. Malgré le tonnerre de sa foulée sur le sol métallique, reprise par ses semblables qui convergeaient vers leur objectif, la voix qu'il entendit lui fit ressentir la totalité de leur échec. Elle refléta la fureur d'un maître déçu et courroucé.

- Que vous ai-je enseigné ?? tonna la voix.

Une lumière aveuglante inonda les lieux, empalant d'éclairs chaque initié et les dardant de chocs électriques. Ils étaient littéralement foudroyés par un orage surgi de nulle part, dont l'épicentre était leur cible. Celle-ci se débarrassa de son agresseur en l'envoyant s'écraser au sol, avant de cesser son attaque psychique. Une faible lumière gagna l'arène alors que résonnait une sirène annonçant la fin de la simulation, couvrant de sa plainte les grognement des initiés encore parcourus de petits éclairs et agités de soubresauts.

Numéro Neuf sentit que quelque chose s'était déchiré dans sa poitrine, et il projeta au sol un crachat sanglant. Il jura entre ses dents avant de se remettre sur pieds en grognant. Un appoint de son poumon avait sans doute été touché par la rafale psychique et les Cellules de Larraman œuvraient déjà pour réparer les jeunes tissus qui avaient été déchirés. Les membres de son escouade se remettaient plus ou moins bien de la contre-attaque de leur maître, et ce dernier se retourna vers Numéro Neuf.

- Chef de section, au rapport. Sa voix sifflait comme le vent sur une pente dangereuse, accentuée par un accent trahissant des origines étrangères à Nostramo.

Les cristaux de glace qui recouvraient ses bottes avaient déjà fondu malgré le froid. Son armure était typique de l'iconographie de la légion, rehaussée de détails trahissant son rang. Une épaulière arborait un symbole antique, représentant une créature serpentine tournant sur elle-même. A sa ceinture pendait un épais grimoire aux bords métalliques, fermé par une épaisse serrure, et à l'aspect usé. A la différence des autres Astartes, il ne portait pas de casque au combat mais son armure s'élevait en une coiffe au-dessus de sa tête, jouant un rôle bien précis pour protéger son porteur des dangers liés à sa fonction.

Les traits de l'Archiviste Lebian avaient toujours évoqué la bienveillance, notion ô combien difficile à concevoir à bord de l'Aborrhent.  Ses yeux noirs et son teint pâle n'étaient guère des attributs de naissance cependant. Lebian comptait parmi les membres les plus érudits et respectés de la légion, car il fut des rares à vivre le lancement de la Grande Croisade et pour cause, il était né sur Terra. Parmi les rumeurs imbéciles qui circulaient entre initiés, celle que Lebian ait vu l'Empereur de ses propres yeux était sans doute la plus exagérée, pourtant personne n'osait prétendre le contraire. Ses connaissances étaient telles et ses interventions si rares que tous  - même Veryn – faisaient silence lorsque Lebian prenait la parole.
Et c'était cet Astartes, cette personnalité si versée dans le voyage de l'Humanité, qui s'apprêtait à réprimander des initiés indisciplinés tirés des rues de Nostramo.

Numéro Neuf se campa au garde-à-vous face à son maître. Il se força à ravaler le sang qui remontait de sa gorge. La différence entre leurs armures était à peu près aussi grande que la distance entre leurs mondes de naissance.

- Maître-Archiviste, nous avons opéré une manœuvre d'encerclement en profitant de la topographie du lieu pour contrôler notre environnement sur trois cents soixante degrés. Nous n'avions cependant pas prévu la distance à découvert que nous avions à parcourir.

L'imposant Archiviste renifla d'un air déçu.

- Et pourtant, Numéro Neuf, tu as choisi de lancer tes hommes dans une course folle et irréfléchie. Tu savais ce qui vous attendait, dit-il en levant la main dans un geste exprimant ses pouvoirs. Es-tu mécontent de ton escouade, ou ne blâmes-tu que toi-même pour cet échec ?

Cette question était de celles qui, fut un temps, aurait décidé de la vie ou de la mort d'un initié. Mais Numéro Neuf savait qu'ils étaient bien trop avancés dans leur formation pour subir un nouveau meurtre arbitraire.

- Je ne blâmerai personne, Maître-Archiviste. Nous avons évolué en appliquant une manœuvre réglementaire. Partant du principe que nous n'étions armés que de couteaux et de grenades, j'estime que les conséquences de cet engagement ne reflètent pas les capacités opérationnelles optimales de mon escouade.

La voix de Lebian demeura dangereusement calme.

- Et qu'as-tu appris ? Quel enseignement va inspirer tes hommes et les pousser à optimiser leurs actions ?

Numéro Neuf esquissa un mince sourire, une autre façon dangereuse de subir une mort prématurée.

- L'appréciation des distances et les moyens de réduire l'écart entre une lame et sa cible, Maître-Archiviste.

Lebian sentit plus qu'il ne la vit alors, la présence froide d'un poignard dans son dos. Numéro Trois tenait sa revanche, la pointe de sa lame immobile à deux centimètres de l'oreille de sa cible. Lui aussi souffrait d'une hémorragie interne, et affichait sa satisfaction à travers des dents ensanglantées.

Lebian rendit son sourire à Numéro Neuf, un sourire froid mais sincère. Le courroux du Maître était passé.

- Bien, Numéro Neuf.


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Message par - Talos - le Mer 15 Juil 2020 - 10:03

Chapitre XII

Chrysalide









     Cette salle avait une odeur détestable. Des volutes pimentés d'ammoniaque et de formol flottaient dans l'air. Cela laissait au fond de la gorge un goût piquant accentué par les capacités de la neuroglotte, l'implant buccal propre à tous les Astartes qui leur offrait des capacités sensorielles décuplées.

Numéro Neuf avait l'impression d'avaler des aiguilles à chaque inspiration. A cela s'ajoutait la présence invasive de piques sensitifs sur tout le corps. Son dos était humide de sueur et collait à la table froide sur laquelle il était étendu.
L'inaction faisait bouillir son impatience, il détestait cette impression de vulnérabilité. Sous ses côtes remuaient des appendices froids et mécaniques, qui travaillaient sans aucune considération sur la douleur qu'ils provoquaient. Il avait l'impression que son ventre s'était changé en nid de vipères.

Il grogna et redressa la tête pour regarder son tortionnaire à travers la forêt d'accessoires médicaux plantés dans son corps. Des lentilles sans vie et froides lui rendirent son regard, ou ne le lui rendirent pas. Il voulait prendre la tête du serviteur médical dans ses mains et lui arracher de son corps bionique pour voir si son sang était rouge. C'est en voulant s'élancer qu'il se rappela qu'il était maintenu captif par des verrous bien trop solides pour lui malgré la force que son corps avait développé.
Comme pour le rappeler à l'ordre, quelque chose se déchira dans son thorax et lui fit cogner l'arrière du crâne sur la table en serrant les dents dans un râle. Les muscles de son cou étaient tendus et parcourus de veines qui pulsaient douloureusement jusque dans son cerveau.

- La douleur est une donnée, un indicateur, une provocation.

La voix de Lebian semblait venir de partout et nulle part à la fois.

- Transformez cette sensation traîtresse en alliée. Servez-vous en pour alimenter votre second souffle et votre rage, initiés.
Numéro Neuf appliquait déjà cette consigne à la lettre. Il aurait donné n'importe quoi pour éventrer chaque esclave semi-artificiel de l'Apothecarion. A côté de lui, mais en dehors de son champ de vision, un autre initié criait des injures à la créature qui s'occupait de lui. Les implants Astartes nouvellement greffés posaient parfois des problèmes de compatibilité et d'adaptation. Il fallait donc stimuler les chairs localement pour forcer l'organisme à développer une symbiose avec l'intrus.

En temps normal, ces opérations sont assurées par un Apothicaire de la légion, un Astartes, qui procède à une anesthésie et travaille sur le corps des initiés avec le même soin qu'avec n'importe quel frère. L'absence d'Apothicaire à bord impliquait qu'il fut remplacé par des serviteurs spécialisés, autrefois humains mais pour autant dénués d'humanité. Ces êtres artificiels plongeaient leurs membres métalliques sans ménagement dans les viscères avec pour seul but d'accomplir leur tâche au mépris des conséquences sur le sujet.

Lebian avait fait l'effort de préparer lui-même les doses d'anesthésiant, mais celles-ci s'étaient révélées inefficaces. La greffe du Nodule Cataleptique, implant régulateur du sommeil, était bien trop fraîche pour que les initiés bénéficient pleinement de ses capacités. En réaction à la perfusion, il avait produit de l'adrénaline en masse, ce qui imposa aux initiés l'expérience d'une incision médiane de l'abdomen et son lot de sensations, ses vertiges, et toute sa douleur. L'archiviste vit alors cet échec comme une opportunité de renforcer encore plus le mental des futurs Astartes qui se débattaient, ruisselants de sueur, alors que des servo-crânes flottaient autour d'eux en surveillant leurs signes vitaux et qu'une armée de serviteurs fouillaient leurs chairs dans un silence fantomatique.

Numéro Neuf, et tous les autres à n'en pas douter, vivaient une des expériences les plus humiliantes de leurs vies, incapables de bouger ou de se défendre malgré leurs efforts. Lebian savait cela. Il sondait leurs esprits en étendant de fins volutes de sa propre psyché. La plupart ne pouvaient penser à rien d'autre qu'à leur douleur, mais certains avaient des réminiscences de leur vie d'avant. Le souvenir d'une vieille blessure, d'une personne chère, une soif de sang opiniâtre mue par la colère...mais pas de tristesse ou de lâcheté. Pas d'apitoiement ni de lamentation. Lebian s'en félicitait.

Ces initiés feraient bientôt partie d'une élite pour laquelle ces notions ne seraient plus qu'une conséquence de leurs actes. Alimenter leur colère et leur férocité échoyait, en temps normal, aux litanies prodiguées par Corten et aux brimades harceleuses de Veryn. Cependant, cette opportunité était de celles que Lebian savait saisir au vol. De sa position, il observait les tables d'opération rangées en lignes parallèles en une longue colonne face à lui.
Les formes torturées des initiés remuant sous les griffes sans pitié des adeptes,  leur complainte commune, l'odeur métallique du sang qui coulait en filets vers l'évacuation au centre de la pièce, les bruits mécaniques des moniteurs...pendant un instant, Lebian se sentit comme le chef d'orchestre d'une symphonie macabre. Sa voix porta si loin qu'elle fut reprise en écho par les abysses du plafond qui se trouvait loin au-dessus d'eux.

- Vous êtes des fils de Nostramo ! Cette douleur est un viol, elle vous ravage sans pitié car elle se moque de savoir qui vous êtes ! Vous n'avez cure de savoir pourquoi ou comment elle se manifeste ! Elle est là ! Vous êtes ses proies, ses victimes, vous êtes son repas ! Sentez sa morsure, sentez la rage qu'elle provoque en vous, la frustration qui court comme de l'acide dans vos veines ! C'est la douleur d'une lame dans votre flanc, c'est l'impact d'un obus dans vos organes, c'est l'onde de choc d'une bombe à fusion, c'est la dernière chaleur avant la froideur de la mort !

L'archiviste descendit de son estrade et se mit à marcher entre les deux colonnes d'opération. Comme il le faisait, il déploya un peu plus ses sens pour connecter entre eux les esprits vulnérables des initiés. Le sommet de sa coiffe laissa échapper de mince éclairs qui couraient en liens fugaces entre son armure et son crâne chauve. Chacun de ses pas laissait une fine pellicule de glace sur le sol en acier, qui fondait immédiatement pour se mélanger au sang chaud qui ruisselait des tables d'opérations.

- Voyez ! Reprit Lebian d'une voix forte. Voyez, ce que vos frères endurent ! Voyez par votre esprit ce qu'expriment le leur ! Vous êtes liés par la douleur et la colère, unissez-vous dans votre foi pour résister à cette torture et faites-en votre alliée. Ripostez en rendant cette douleur à votre ennemi, comme l'Impérium châtie les traîtres à sa Croisade. Chaque monde dissident est une lame dans le dos de l'Empereur, autant de mondes que de formes que peut prendre la douleur ! Appropriez-vous cette souffrance, appropriez-vous ces mondes, n'éprouvez aucune pitié pour celui qui menace la civilisation humaine et la grande entreprise de l'Empereur. De Terra à Nostramo, cette douleur n'a cessé de saigner l'essor de l'humanité, il est temps de lui rendre la monnaie de sa pièce !

Lebian sentait la vindicte naître et grandir dans chaque esprit. Voilà qui était parfait, ce noyau de haine et d'agressivité allait perdurer, endormi mais alimenté. Les initiés possédaient une technique prometteuse, Veryn y avait veillé. La simulation en combat urbain l'avait démontrée de la plus belle manière, bien que Lebian n'usât de ses moyens qu'avec beaucoup de réserve.
La résistance physique et mentale des initiés à cette opération était à ses yeux suffisante pour justifier l'implantation des glandes progénoïdes. Après tout, ils étaient tous natifs de Nostramo et le patrimoine génétique des Night Lords était extrêmement pur. Il faudrait néanmoins attendre qu'ils soient remis de cette expérience déplaisante, mais Lebian estimait qu'ils étaient plus que capables, sur le plan psychique du moins, d'accomplir leur dernière épreuve.
La porte de l'Apothecarion s'ouvrit sans que personne, et sûrement pas les initiés, n'y prête attention. L'armure ouvragée du Chapelain Corten ajouta à l'air moite un parfum de cire brûlée émanant des parchemins récemment appliqués à son armure noire. Le faciès mortifère étudia à distance le travail des serviteurs, alors que l'affichage tête haute de ses lentilles affichait devant ses yeux les données vitales de chaque initié. Lebian le rejoignit sur l'estrade, son armure rivalisant d'ornements et de symboles.

- Frère-Chapelain, le salua-t-il.

- Lebian, répondit ce dernier, sa voix rendue grave et parasitée par le vox de son casque.  

Les deux hommes ne dirent rien pendant quelques secondes. L'opération approchait de son terme.

- Comment s'en sortent-ils ? Demanda le chapelain.

- Sur le plan psychique, ils sont en très bonne voie. Le plan physique subit des aléas courants de compatibilité mais rien qu'ils ne puissent apparemment surmonter, répondit Lebian, appuyant sa parole d'un geste de la main vers les initiés.

Corten porta les mains à son casque et le retira, prenant une inspiration et affichant un déplaisir notable face à l'odeur de la salle. Il ferma ses yeux noirs, et l'archiviste savait que cela était le signe d'une réflexion.

- Il faut lancer le processus d'implantation du patrimoine génétique, dit-il enfin d'une voix calme.

- Le moment viendra bientôt, Frère-Chapelain, où ils seront prêts.

- Je n'ai pas dit qu'il le faudrait bientôt, Lebian. J'ai dit qu'il le faut. La légion ne nous attendra pas éternellement, et notre mission souffre déjà d'un retard conséquent. Un message de la flotte expéditionnaire principale a été relayé par l'astropathe il y a une heure.

INTERVENTION TERMINÉE, DÉBUT DE LA SÉQUENCE DE CICATRISATION, annonça une voix grésillante qui émanait de l'ordinateur central où se rejoignaient les semi-consciences des serviteurs médicaux.

Quelques secondes s'écoulèrent avant que Lebian ne tourne la tête vers Corten, pour finalement lui poser la question.

- Quel était le contenu du message ?

Le chapelain demeura impassible, les yeux baissés vers les initiés épuisés dont le destin serait bientôt scellé. Sa voix exprimait l'ampleur de la situation à venir.

- Notre Père veut s'assurer que l'entreprise qu'il m'a confié ne sera pas vaine, il en va de l'avenir de la légion. L'épreuve finale sera supervisée par un émissaire qui sera chargé de rapporter directement au Seigneur Curze la réussite ou l'échec de notre mission ici.

La voix perçante de Veryn fut une note désagréable de plus dans l'ambiance de l'Apothecarion.

- A vous entendre, Corten, cet émissaire ne doit pas tenir une place de choix dans votre cœur !

- Je puis vous assurer, Veryn, que personne n'aura dans mon cœur une place plus ridicule que la vôtre. Pas même celui que notre Père nous envoie.

- Eh bien, eh bien, souffla Veryn sur un ton désinvolte, voilà une chance pour moi de partager un point commun, ces dernières années ont passé de manière bien fade.

- Cessez vos enfantillages, répondit Corten d'un ton froid. Dans quelques jours nous serons en route pour la flotte expéditionnaire, ou nous subirons les conséquences de nos actes. Le message que nous avons reçu émanait de l'Intomia.

A l'évocation de ce nom, tout parut soudain silencieux. Lebian et Veryn devinrent immobiles comme des statues, leurs yeux campés dans ceux du chapelain. Ce fut Lebian qui parla le premier, le visage marqué par la stupéfaction.

- Vous ne voulez pas dire que...

- C'est le Premier Capitaine qui sera juge de l'épreuve, le coupa Corten sur un ton qui trahissait sa contrariété. Notre Père nous envoie Sevatar.

Le poids de cette nouvelle fit comprendre à Lebian la raison pour laquelle Corten affichait une moue aussi marquée. Veryn regardait le sol les bras croisés, tapotant son armure de l'index d'un air égaré. La voix automatique les tira de leurs pensées, accompagnée des claquements de déverrouillage des entraves d'opération.

INJECTION DE SÉDATIFS POUR PHASE DE RÉADAPTATION. PHASE DE RÉVEIL DANS 5 HEURES STANDARDS. OPÉRATION TERMINÉE.

Veryn inspira du nez bruyamment, avant de tourner la tête vers Lebian, comme il se rappelait quelque chose.

- Au fait, Frère-Archiviste, j'ai appris que vous étiez mort ?!


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Message par - Talos - le Dim 19 Juil 2020 - 10:10

Chapitre XIII

Gloire et honneur










La sombre masse de Nostramo emplissait la totalité du hublot. Ce petit espace de verre blindé, aux bords sales et rayés, était la seule chose que les initiés pouvaient qualifier de « vue » sur l'extérieur. Quand parfois ils appuyaient leur front ou posaient une main contre le cadre métallique, ils avaient l'impression que le froid de l'espace suintait par la coque.

Aucun ne savait plus depuis combien de temps l'Aborrhent était devenu leur foyer. Ils ne pouvaient que compter le nombre de néophytes morts depuis leur arrivée. De quarante-six au départ, ils étaient tombés à dix. A l'époque, Numéro Neuf avait estimé qu'il y aurait eu autant de survivants que de doigts sur une main. Cependant, cela faisait longtemps maintenant que ses dix acolytes et lui évoluaient ensemble, et leur cohabitation difficile n'empêcha pas une cohésion forte et efficace de se créer au combat.

Numéro Neuf faisait son possible pour entretenir un lien et faire en sorte que le petit groupe fonctionne en accord avec les enseignements de ses supérieurs. Ces derniers ne tombaient pas toujours d'accord et les directives de l'un pouvaient se changer en réprimandes par un autre. Assis sur son lit, une simple banquette en métal, il se demanda si toutes les légions fonctionnaient ainsi. Fussent-ils membres d'une autre légion, les discordes auraient-elles été si criantes ? Sa rêverie fut de courte durée. Il en fut tiré par les jurons de Numéro Trois, qui s'exposait dos nu au rayon lumineux qui perçait par le hublot. Régulièrement, le vaisseau évoluait autour de Nostramo et de Tenebor, lors de manœuvres d'essais et d'entraînement. Ces opérations l'emmenaient assez loin pour que l'éclipse perpétuelle qui privait la planète de lumière soit contournée. L'éclat de l'étoile leur paraissait alors, et il fallut du temps à certains pour supporter la douleur de son intensité.

Avec le temps, il était devenu courant de s'exposer volontairement à la lumière pour s'accoutumer à sa présence, ou repousser ses limites physiques. Numéro Trois exposait son dos depuis un bon moment maintenant, et sa peau d'albâtre avait souffert de l'exposition sans filtre aux rayons agressifs de l'étoile mourante.
Numéro Neuf réprima un hoquet douloureux. Ses blessures étaient guéries mais réguler la présence d'un troisième poumon n'était pas chose facile. Il s'appuya contre la paroi et laissa son regard dériver sur la cabine qu'ils partageaient tous.

Numéro Vingt-quatre était à son côté, nettoyant précautionneusement son matériel. Bien qu'ils ne soient dotés que d'armures légères dans un état douteux, il était de leur devoir de les entretenir. Les initiés avaient vite compris qu'ils allaient devoir travailler ensemble à leur propre survie. Après que Numéro Neuf ait été désigné comme chef de section, il avait instauré une rotation dans l'entretien des armures. Chacun remettait en disposition de combat l'armure d'un autre initié. Sans le réaliser de prime abord, Numéro Neuf avait instillé une valeur précieuse et presque imaginaire au sein d'un groupe de gangsters de Nostramo : la confiance.

Numéro Huit jouait sur ses articulations, lançant régulièrement des piques d'humour à l'attention de Numéro Trois. Veryn, dans sa grande originalité, les surnommait « les jumeaux » à cause de leurs origines communes, un gang de Notramo Secundus.

- Ne va pas me faire croire que tu as mal après ce que le Maître-Archiviste t'a fait subir ? lança Numéro Huit.

- Nous a fait subir, le reprit Numéro Quarante-six. On a tous fini avec du sang encroûté dans les poumons alors ne fais pas le malin, Huit.

La voix de Numéro Vingt-neuf, râpeuse, semblait perdue dans des pensées profondes.

- Il y a bien une raison pour que la légion se prive d'un Archiviste. Nous sommes une dizaine seulement, sur un vaisseau de combat qui devrait être au milieu d'une flotte.
Par l'enfer, Trois, retourne t'asseoir. Ta peau sale pue le cramé.

L'interpellé s'exécuta, rattrapant la conversation au vol.

- Je pense que nous évoluons hors du schéma de recrutement Astartes standard. Trop de moyens...
Il but une gorgée d'eau et ne se priva pas de roter avant de cracher une salive sanglante.

- Trop de moyens, reprit-il, et pas assez d'hommes.

- Tu nous crois exceptionnels ? Demanda Numéro Treize dans un rire moqueur alors qu'il affûtait sa lame.

- Pourquoi notre Maître-Archiviste serait-il là, sinon ?

Numéro Neuf ne dit rien pour alimenter la conversation mais lui concéda ce point. La caste du Librarius était minoritaire, sinon dérisoire au sein de la huitième légion. Il était pourtant clair que les aptitudes d'un Archiviste étaient un atout stratégique majeur.

La porte de la cabine coulissa bruyamment. Tous se dressèrent et saluèrent le nouveau venu, en portant une main griffue sur le cœur.
Le bourdonnement de l'armure énergétique ajouta à l'atmosphère inanimée du vaisseau une note menaçante. L'encadrement de la porte était à peine assez large pour laisser passer un Astartes, mais Veryn ne se souciait guère des rayures qu'il laisserait derrière lui. La lumière du hublot provoqua des reflets gênants sur les bordures en bronze de son armure. Il portait son casque. Comme à son habitude, il avait peint un crâne grossier par-dessus les anciens motifs de sa plaque faciale. Sa voix était devenue une chose que beaucoup dans la pièce détestaient, moins pour son timbre que pour ses tirades d'humour noir.

- Je viens d'apprendre que vous avez tué notre Archiviste lors du dernier entraînement. Voilà qui est fâcheux. Chef de section, as-tu des détails à m'apporter ?

- Nous avons essuyé de plein fouet un orage psychique, Seigneur. Nous avons progressé de façon méthodique en suivant scrupuleusement vos préceptes, mais nous sommes sortis du cadre de la mission avant même qu'elle ne débute, en misant sur un échec programmé pour atteindre l'objectif quand il s'y attend le moins. La mise à mort revient à Numéro Trois.

Le casque de Veryn remua de droite à gauche dans un geste de désaccord.

- Non. La mise à mort vous revient à tous. Trois peut s'attribuer le succès de la mission si ça lui chante, mais il serait mort seul comme un idiot si vous n'aviez pas opéré en synergie, sous un commandement clair et avec un esprit sans doute. N'oubliez jamais que votre efficacité au combat repose sur des facteurs clés. La cohésion, la préparation, l'appréhension du moment et la conscience de votre objectif et de votre environnement. La gloire personnelle est une vanité et une folie. Laissez ça à ceux qui se targuent de mener des gangs misérables ou aux légions Astartes versées dans le décorum.

- Oui, monseigneur, répondirent ensemble les initiés.

- Bien, cependant un peu d'honneur et de gloire ne font pas de mal de temps en temps. Puisque c'est l'un d'entre vous qui a mené avec succès l'assassinat de notre Archiviste local, à lui revient une récompense digne de ce nom.

Les têtes se tournèrent imperceptiblement vers Numéro Trois, qui se sentit d'un coup comme galvanisé par les mots de Veryn. Ce dernier porta la main à sa ceinture et déverrouilla l'arme qui y était accrochée. Il s'agissait d'un pistolet. Sa taille dans la main d'un Astartes n'avait rien de surprenant, mais Numéro Trois dut la porter à deux mains et ploya presque le genou quand Veryn la lui lança.

Tous reconnurent un pistolet à plasma. Bien qu'aucun d'entre eux ne soit récipiendaire d'une arme sacrée de l'Adeptus Astartes, ils connaissaient l'arsenal auquel les fils de l'Empereur avaient accès. D'après sa couleur et l'état du métal, il avait un certain âge et Veryn ne l'entretenait que de manière pragmatique sans soin particulier.

- Voilà ta récompense, tu me changeras les bobines de refroidissement. Débrouille-toi pour les pièces et la procédure de démontage. Il y a des tas de serviteurs à bord, tu as largement de quoi t'occuper de ça et me le rapporter en bon état d'ici trois heures.

Une fois de plus, l'Astartes savait se faire détester, et il était clair que cela l'amusait. Malgré cette haine, tous savaient au fond d'eux que cela leur serait bénéfique, que le travail psychologique auquel ils étaient soumis valait autant, sinon plus, que le travail physique.

- Chef de section, en tenue réglementaire, ordonna Veryn. Rejoins moi dans la coursive. Tu as deux minutes. Le Chapelain Corten ordonne ta présence.


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Message par - Talos - le Dim 19 Juil 2020 - 10:10

Chapitre XIV

Aphorisme









     Il n'était entré dans ce lieu que sur ordre direct, et se rappelait chacune de ces occasions. Peu de choses avaient offert à Numéro Neuf un semblant d'admiration depuis le début de cette nouvelle vie. La chapelle de l'Aborrhent était l'une de ces choses. D'une taille modeste, elle était bâtie selon une configuration typiquement impériale. Des arches de pierre, gravées de textes en gothique et en nostramien, surplombaient des étagères où trônaient des ouvrages aux tranches aussi diverses que variées. Soigneusement rangés, ils côtoyaient des objets mystérieux et des pièces d'armure.
Des servo-crânes glissaient silencieusement le long des murs tapissés de feuillets et de parchemins dont les parfums huilés conféraient à l'endroit une atmosphère pieuse et contemplative. Leurs appendices délicats, à mille lieues des greffes grossières des serviteurs de maintenance, leur servaient à déplacer les précieux ouvrages et à accéder aux alcôves creusées dans la pierre, où ils rallumaient les bougies qui inondaient les lieux d'une couleur rouge sang.
Comme pour contrer la chaleur des cierges, un grand vitrail ornait l'autel principal, découpé en nuances de gris et de bleu. Il représentait la venue de l'Empereur sur Nostramo, des nuages dorés surplombant sa silhouette parfaite. Il offrait sa main au Night Haunter, à Konrad Curze, comme pour le relever de l'astre noir qui composait la partie basse du vitrail. Celle-ci était parcourue de runes nostramiennes, composant la phrase Viris colratha dath, qui, traduite en gothique, disait Fils de notre père.

Numéro Neuf avait remarqué cette maxime dès sa première visite et s'était toujours interrogé à son sujet. La porte se ferma derrière lui, et il constata que Veryn restait dos à celle-ci. De ses yeux noirs, il fixa Numéro Neuf et lui indiqua d'un léger coup de menton l'autel face à lui. La silhouette du Chapelain Corten reflétait l'éclat rouge des bougies, alors qu'il était penché sur un grimoire en compagnie de plusieurs servo-crânes.

Sa voix était, comme à son habitude, calme et parfaitement claire.

- Approche, Numéro Neuf.

Il s'exécuta, longeant les murs où les ombres tremblantes livraient une bataille silencieuse. Le Chapelain Corten ne portait pas d'armure, mais des robes noires rehaussées de soie bleue nuit. Ses mains sèches effleuraient avec précaution des pages plus sèches encore, noyées de texte et d'enluminures. Les servo-crânes flottèrent sur le côté pour laisser passer le nouvel arrivant, non sans tourner vers lui leur regard artificiel.

- Chef de section au rapport, Maître-Chapelain, dit Numéro Neuf d'une voix assurée, les doigts recourbés sur son cœur.

Corten laissa planer quelques secondes de silence, concentré sur sa lecture, avant de prendre une inspiration et de se redresser de toute sa stature. Même en robes, il était impressionnant. Son regard trahissait une noblesse empreinte d'intolérance. Numéro Neuf imaginait qu'il en allait de même pour tous les Chapelains.

- Doutes-tu, Halek de Nostramo ?

Entendre son prénom fut comme un coup de poing à l'estomac. Il ne savait depuis combien de temps il était devenu Numéro Neuf. Qui avait prononcé ce nom pour la dernière fois ? Qui se souvenait de lui ? Qui se souviendrait de lui ?

Halek chercha ses mots, avant de ramener son regard sur le Chapelain.

- Maître-Chapelain, mon âme ne nourrit aucun doute et n'est sujette à aucune crainte.

Corten croisa les bras sur sa poitrine, découvrant des muscles si tendus qu' Halek ne put s'empêcher d'imaginer qu'ils réduiraient son crâne en bouillie en un battement de cils si son maître le souhaitait.

- Tu parles avec assurance, initié, mais ton corps te trahit. Dans le bleu de tes yeux, je lis le mensonge et la honte que celui-ci provoque dans ton cœur. En ce lieu, réceptacle de la connaissance et du credo impérial, n'aie aucune crainte quant aux maux qui te rongent. Ma fonction n'est pas plus de punir et exécuter que d'écouter et guider. La présence de Veryn ne doit pas te troubler. Il est aussi aiguisé que moi, mais il est un bon commandant. Un bon commandant doit écouter, et se faire écouter. Je te le redemande, sous le regard de notre Empereur et de notre Père. Doutes-tu, Halek de Nostramo ?

Halek tourna son regard sur le vitrail. Il ne pouvait mentir à nouveau, et fuir n'était pas dans sa nature de toute façon. Les traits du Night Haunter étaient taillés en un visage calme, comme si la présence de l'Empereur balayait ses doutes et qu'il avait pris son envol vers les étoiles la conscience tranquille. A bien y réfléchir, la situation d'Halek n'était pas si différente.

- J'ai grandi en tueur, Maître-Chapelain. Nous avons tous grandi en tueurs. Chacun de nous a vécu dans un gang, nous n'avions ni foi, ni loi, ni principes. Nous étions égoïstes, lâches. Je ne doute pas de notre présence sur ce vaisseau, je loue l'enseignement de nos maîtres. Je m'interroge, et mes camarades aussi, sur le but ultime de cette entreprise. Nous sommes dix. Je ne m'explique pas pourquoi la légion met en œuvre un vaisseau dirigé par d'éminents fils de Konrad Curze pour dix adolescents nostramiens, Maître-Chapelain.

Corten soutint son regard et Halek fut horrifié à l'idée d'avoir involontairement remis en cause une décision de la légion. Sur le visage du Chapelain se dessina un mince sourire.

- Tes incertitudes et celles de tes hommes sont pertinentes, initié.

Il posa une main sur le grimoire devant lui.

- Le passé nous offre des enseignements. Notre Père, loué soit-il, a combattu toute sa vie pour faire de Nostramo une planète où régnait l'ordre et où justice était rendue avec impartialité. J'ai combattu d'innombrables ennemis de l'Impérium, dans l'ombre et la lumière, dans des cités et des déserts. La légion a eu besoin de compenser ses pertes mais Nostramo ne nous envoyait plus que des recrues sans essence, non prometteuses. Il est vite apparu que les Astartes que nous formions ne ressemblaient en rien aux natifs de Nostramo qui avaient vécu sous le règne de notre Père. Il en a déduit que la société était redevenue comme avant, gangrenée et désordonnée.

Corten leva les yeux vers le vitrail, ses yeux noirs reflétant les motifs irréguliers du cristal.

- Nos tactiques au combat souffraient d'une baisse d'efficacité. Les mentalités de certains éléments étaient trop excentriques dans leur philosophie pour être jugés dignes de l'héritage de notre Père. Cette situation le poussa à remanier notre processus de sélection, l'articulant sur des profils particuliers afin de mettre sur pied une force de frappe marginale, d'un concept nouveau, qui ferait des enseignements primordiaux de notre Père son essence même. Cruauté, impartialité, domination.
Dans sa prescience, notre Père sait que bientôt, même ce nouveau bras armé sera pollué à son tour. Sa volonté était que je trouve un engrais idéal et assure sa pérennité à travers le recrutement des novices.
D'un geste de la main, il ordonna à l'un des servo-crânes d'approcher. Celui-ci se plaça face à Halek et projeta par son œil bionique une liste de profils de jeunes nostramiens. Parmi eux, les visages familiers de ceux qui constituaient son groupe, mais aussi tous ceux qui étaient morts depuis leur arrivée.

- Si vous avez été choisis, c'est parce que vous avez été suivis, analysés dans vos actes et vos paroles et jugés aptes à devenir cette nouvelle force de frappe dont notre Père a besoin. Vos capacités, mais aussi vos désirs n'ont aucun secret pour nous.  Je sais que tu as tué ton précepteur dans une allée humide et froide, et que tu l'as fait par plaisir. C'est pour la nature même de ce que vous êtes, que vous avez été choisis. Votre formation, par sa spécialisation, nécessitait la présence de l'Archiviste Lebian, pour veiller au suivi de votre psyché et vous mettre face à des situations inattendues.

Halek en était bouche bée. Depuis tout ce temps, depuis bien avant qu'il intègre le gang des Barbelés, il était suivi et scruté. Une recherche aussi méticuleuse rendait les mots du Chapelain encore plus lourds de sens. Un sentiment nouveau, qui pouvait s'apparenter à de la fierté, gonfla sa poitrine. Il réalisa le chemin parcouru, et la longue route qui se dessinait devant lui.

- Nous n'allons...plus mourir, Maître-Chapelain ? Demanda-t-il.

Au bout de la pièce, Veryn ne put retenir un petit rire étouffé.

- Vous êtes arrivés au nombre de dix, une section complète commandée par un chef. Dans deux rotations aura lieu votre épreuve finale. Si vous échouez, vous mourrez. Si vous réussissez, vous entamerez le processus d'implantation des glandes progénoïdes.

Halek en eut le souffle coupé. Cela impliquait directement les initiés dans le processus de sauvegarde du patrimoine génétique Astartes. Corten lisait sa confusion.

- Vous allez devenir des Astartes à part entière. Dans votre corps sera inscrit le patrimoine qui nous unit à notre Père. Veryn, Lebian et moi ne serons plus vos Maîtres, mais vos Frères. Vous ne serez plus amenés à effectuer des tâches ingrates. Votre entraînement deviendra bien plus dur encore, mais vous évoluerez dans un monde totalement différent de l'étroitesse de ces murs.

Corten laissa s'écouler quelques secondes, attentif aux yeux agités d'Halek, alors qu'il réalisait le poids de cette révélation.

- Doutes-tu, Halek de Nostramo ?

Veryn avança de quelques pas derrière les colonnes, tel un prédateur faisant planer une menace sur les mots que choisirait l'initié. Le jeune nostramien regarda à nouveau le vitrail, dont il se sentait désormais beaucoup plus proche.

- « Fils de notre père » murmura Halek.

La lumière vive de l'étoile nostramienne perça sur le flanc du vaisseau, illuminant la silhouette dorée de l'Empereur de façon aveuglante. En-dessous de lui, le Night Haunter semblait plus sombre encore. Halek leva une main vers le vitrail.

- Maître-Chapelain, de quel Père sommes-nous les fils ?

Leurs regards se croisèrent, les yeux perçants du Chapelain surplombant un rictus intéressé.

- Si tu survis à ton épreuve, je te chargerai de trouver la réponse à cette question.


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Message par - Talos - le Ven 31 Juil 2020 - 20:11

Chapitre XV


Intomia










     Laisser son esprit divaguer et songer au gouffre froid de l'espace était une chose que les humains faisaient depuis des temps immémoriaux. Ils passaient de l'émerveillement à la stupéfaction selon les chimères qu'ils imaginaient et celles qu'ils finirent par découvrir. Le voyage spatial devint très tôt une réalité, permettant à l'Humanité d'expérimenter ce nouvel élément, de s'en imprégner et de perfectionner les technologies. Au cours des années passées à glisser silencieusement dans le cosmos, nombre d'explorateurs eurent l'occasion de laisser, eux aussi, leurs pensées dériver telles des comètes inconscientes. Progressivement, de nouveaux phénomènes furent observés, de nouvelles manières d'appréhender le voyage spatial furent élaborées.

Cependant, rien ne vint enrayer la fascination des hommes pour ce vide béant et vaste, ni la peur viscérale qu'ils ressentaient à la folle idée que d'immenses menaces rôdaient, invisibles et froides, entre les étoiles.

Dans le Secteur Nostramo, apparut un vaisseau qui portait au pinacle l'idée que se faisaient les colons de jadis d'un prédateur stellaire. Sa coque noire engloutissait les étoiles devant lesquelles il passait. De ses moteurs grésillait un souffle infernal.
Ses innombrables batteries défensives étaient autant de pointes acérées qui étaient prêtes à foudroyer le premier imprudent venu troubler le calme apparent de la nef sinistre. Sa proue massive était ornée d'un crâne malfaisant à l'expression moqueuse, encadré d'une paire d'ailes décharnées.

Corten, Lebian et Veryn observaient l'Intomia alors qu'il arrivait face à eux, légèrement au-dessus de l'Abhorrent. Depuis la passerelle, le panorama avait somme toute quelque chose d'artistique, pour peu que cette notion ait un quelconque intérêt pour les Night Lords. L'immense vaisseau les surplombait, auréolé dans son dos des rayons agressif de l'étoile, qui jaillissaient comme autant de lances lumineuses des superstructures cauchemardesques.

- Le Premier Capitaine sait soigner ses entrées. Dit Veryn en esquissant un sourire.

Corten gardait les yeux fixés sur l'Intomia, qui était en phase de décélération. Tous les serviteurs de la passerelle en faisaient autant, à l'exception des esclaves lobotomisés greffés à leur poste de travail et insensibles à toute forme de distraction. Lebian avait les yeux fermés, l'esprit concentré en une mince méditation alors qu'il sondait de son esprit la coque du vaisseau. Ça et là demeuraient, accrochées fébrilement au métal aiguisé, les traces fossiles des consciences du Warp qui avaient navigué dans le sillage du cuirassé.
D'un geste de la main, Corten ordonna sans mot dire aux officiers de pont d'ouvrir une fréquence avec le nouvel arrivant. Une poignée de secondes fut nécessaire pour que le signal soit établi, fort et clair.

- Intomia, de l'Abhorrent. Nous sommes prêts à vous recevoir à bord.

Un silence fut sa seule réponse. Les grésillements de la fréquence furent bientôt remplacés par une série d'alarmes. Des runes de ciblage apparurent automatiquement en réponse à l'alerte de bord, clignotant d'un rouge vif.
Parmi elles, une rune que Corten qualifia de circonstance puisqu'elle reprenait en Gothique le nom du vaisseau au-dessus d'eux en un avertissement clignotant :

INTOMIA. MENACE.

Un officier à l'uniforme délavé s'exclama d'une voix paniquée.

- Monseigneur, le... l'Intomia vient de nous verrouiller avec ses modules de visée, nous captons une hausse de ses émissions énergétiques, devons-nous lever les boucliers ?

Lebian ouvrit les yeux, avant que sa voix calme ne porte sur le pont.

- N'en faites rien. Comme l'a si bien souligné le Sergent Veryn, notre Premier Capitaine accorde grand soin à ses arrivées. Il s'agit d'une manœuvre d'intimidation, ses navettes sont déjà en train de décoller pour nous rejoindre.

A ces mots, les senseurs signalèrent de nouveaux échos en déplacement rapide. Un escadron venait de quitter l'Intomia et filait à toute vitesse. Alors que le petit groupe évoluait en un large cercle qui les amènerait sur les flancs de l'Abhorrent, la fréquence se remit à grésiller avant qu'une voix ne recouvre la passerelle d'une chape de brume, plus froide que la mort.

- Abhorrent, nous sommes venus pour vous.

La connexion fut coupée sans ménagement, et Corten fronça les sourcils en soupirant bruyamment. Il fit volte-face et, coiffant son casque, marcha d'un pas décidé vers le turbo-lift qui conduisait au hangar tribord.
Lebian lui emboîta le pas, non sans avoir au préalable pris la peine d'armer son pistolet bolter.
Veryn se retrouva soudain bien seul, et décida qu'il préférait se joindre aux retrouvailles. Avant de quitter la passerelle, il marcha vers l'officier responsable des systèmes d'armement qui, de toute évidence, n'avait aucune envie de prendre part à une conversation avec le caractériel sergent.

- Toi ! Dit Veryn en dominant l'humain de sa stature imposante.

L'officier semblait ratatiné face à l'Astartes, mais tenait visiblement à faire bonne figure et ne bronchait pas.

- Monseigneur ?

- Si l'Intomia ouvre le feu sur nous et que nous sommes condamnés, je te tiendrai personnellement pour responsable. Si tu n'es pas foutu de riposter efficacement, je jure sur le sang de mon Père que je reviendrai ici pour te vider de tes entrailles avant que nous explosions tous.

Il quitta la passerelle, satisfait du petit effet qu'il avait eu sur l'équipage. Aucun de ces humains n'oserait baisser sa garde l'espace d'une seconde désormais, convaincus que son avertissement les concernait tous. Ils n'avaient pas tort, mais Veryn estima que les probabilités pour qu'un tel scénario se produise étaient tout au plus faibles.

Le hangar était fidèle à l'image que le commun des mortels pouvait se faire de lui : stérile, inanimé, empreint d'une atmosphère aux relents d'huile et de chaleur mécanique. Les quelques vaisseaux de transport qu'il abritait étaient tous en maintenance, entretenus par des esclaves dans des conditions dont Corten n'avait que faire.
Son masque à tête de mort observait par ses lentilles écarlates le transport  Thunderhawk en approche finale, escorté par deux vaisseaux de combat.
Le fracas de leurs moteurs résonna dans le hangar quand la formation franchit les boucliers de protection. L'imposant transport se posa lourdement sur le sol d'acier, écrasant sous son poids les amortisseurs hydrauliques de ses trains d'atterrissage.
Dans le chuintement des turbines qui ralentissaient, la rampe de nez s'abaissa alors que les premiers serviteurs connectaient le fuselage du Thunderhawk aux modules de ravitaillement du hangar.
Au même moment, Veryn finit par rejoindre le Chapelain et l'Archiviste, non sans croiser du regard les lentilles rouges visibles dans le cockpit.

L'Astartes qui descendit la rampe portait un casque coiffé d'une paire d'ailes rouge sang. Sa plaque faciale rappelait celle de Corten et son armure, faute d'être décorée de parchemins, était ornée de lambeaux de chair. Son épaulière droite était sculptée pour représenter le crâne d'un cougar de Nostramo, symbole d'appartenance à la Première Compagnie de la 8ème légion.
Il portait, nonchalamment par-dessus l'épaule, une hallebarde tronçonneuse, une arme incarnant toute la sauvagerie nostramienne et qui suscitait autant de jalousies que de craintes.

Jago Sevatarion, Premier Capitaine des Night Lords, se campa devant son comité d'accueil et retira son casque, découvrant des yeux cruels et un rictus mauvais barré par une cicatrice.

- Premier Capitaine, le salua Corten. Bienvenue chez vous.

- Premier Chapelain, répondit Sevatar. Il jeta un regard à Lebian et à Veryn, tous les deux dépourvus de casque. Veuillez excuser mon protocole de contact, je tenais à m'assurer qu'aucun doute ne perdure quant à mes bonnes intentions.

Du casque du Chapelain ne suinta aucune émotion.

- Les initiés sont prêts à affronter leur épreuve. Le Frère-Sergent Veryn et le Frère-Archiviste Lebian, ici présents, ainsi que moi-même avons suivi les directives de notre Primarque à la lettre. Ces initiés formeront la souche des futures Escouades Terreur et les recrutements suivants seront largement optimisés par nos travaux depuis le début de notre présence.

Sevatar ne sembla guère impressionné, se contentant de jauger ses interlocuteurs. Veryn semblait captivé par sa hallebarde.

- Avez-vous quelque chose à ajouter, Sergent ?

Corten demeura impassible, mais fermait les yeux derrière son casque en espérant que rien ne dérape. Il s'en serait presque voulu de tuer lui-même son subordonné si la situation dégénérait.
Veryn hocha la tête sur le côté, en haussant légèrement les épaules.

- Eh bien, Premier Capitaine, je ne peux qu'admirer le travail remarquable qui a été effectué sur votre arme. A n'en pas douter, elle doit être d'une efficacité exquise. Sa renommée au sein de la légion égale la vôtre.

Lebian se sentit rassuré intérieurement, que Veryn eut usage de mots aussi convenables, pour une fois. Il se retint de lui lancer un regard suspect, et préféra profiter de cette surprise bienvenue.
C'était sans compter sur son indéfectible condescendance.

- Je trouve qu'elle gagnerait en notoriété à être maniée par un Sergent plutôt qu'un Capitaine.

Plus rapide que l'éclair, Corten s'était retourné, la main crispée sur son pistolet. Cet imbécile allait les tuer tous, s'il n'était pas déjà trop tard.
Veryn n'eut pas besoin de dire quoi que ce soit d'autre tant le regard mortifère était campé dans le sien. Le silence qui s'ensuivit fut rompu par un bruit acéré qui se répéta en résonnant contre l'acier du hangar.
Malgré leur âge, ni Corten, Premier Chapelain de la légion, ni Lebian, comptant parmi les doyens des forces de l'Imperium, n'avaient entendu ce son auparavant.

Sevatar riait.


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Message par - Talos - le Ven 31 Juil 2020 - 20:13

Chapitre XVI

Seuil










L'épreuve avait commencé sans cérémonie. Les initiés avaient rejoint une salle loin dans les entrailles du vaisseau où circulaient des conduits de refroidissement, et s'étaient mis en rang sur le sol grillagé. Le fond de la salle comprenait plusieurs portes blindées. L'air était froid et sec. Un esclave en robes grises travaillait à démonter un panneau énergétique sans qu'il ne prête aucune attention au petit groupe.

Veryn les attendait. Il se tenait face à un servo-crâne, murmurant si bas que personne ne pouvait déceler quoique ce soit.
Le sergent ne portait pas de casque. Son visage était une touche blanchâtre sur le bleu nuit de son armure. Comme le dialogue se terminait, le crâne flottant recula de quelque mètres. Veryn se campa face à ses recrues, les jaugeant du regard comme pour percer leur esprit et lire leurs pensées.

Les initiés ignoraient tout du parcours qu'ils devaient effectuer individuellement. Dans leurs ragots et leurs hypothèses, ils imaginaient que leur seul objectif était d'en sortir vivant, mais tous se doutaient que les Maîtres gardaient en réserve de mauvaises surprises. Ils n'avaient pour seul équipement qu'un couteau réglementaire. Ils portaient leur tenue de combat, une cuirasse légère portée sur leurs uniformes de base.
Même si leur sergent n'était pas du genre à s'attarder sur ce genre de détails, Halek avait ordonné que tous aient une présentation irréprochable et ce, malgré les réticences de certains. Contre toute attente, Veryn passa en revue l'escouade devant la rangée de sas qui s'ouvraient sur les différents parcours.
Il ne dit rien, ce que les initiés perçurent comme un bon signe.
- Mes yeux ne sont pas ceux que vous devez éblouir, dit-il. Je connais vos capacités. Vos supérieurs n'attendent pas de vous que vous soyez exemplaires, ils veulent que vous prouviez que vous ne reculerez devant rien.

Il s'était remis à faire les cent pas face au petit groupe tout en les désignant de la main.

- La dernière fois que je vous ai passé en revue, vous étiez de faibles recrues à peine capables de manier une arme. J'ai purgé par le feu et l'acier la faiblesse qui polluait votre esprit de corps en vous débarrassant des éléments médiocres. N'ayez aucune pitié pour eux. D'autres mourront peut-être aujourd'hui. Ne les prenez pas en pitié non plus !

Veryn s'arrêta face à Halek. Ils échangèrent un regard, le jeune nostramien demeurant stoïque face à l'Astartes, qui reprit la parole.

- Vous avez été choisis et vous avez prouvé que vous pouviez recevoir les dons de notre légion, ne décevez pas vos maîtres ! Vous avez acquis les bases les plus solides qui soient, fidèles aux valeurs qui animent notre Père, par les paroles et les enseignements du Chapelain Corten et de l'Archiviste Lebian.

Il marqua une pause, et le silence n'était troublé que par le bruit sourd du vaisseau et le travail du serviteur. Chaque initié avait l'impression que Veryn le regardait directement.

- Vous connaissez ma fureur et ma patience, n'espérez pas découvrir les leur. Chacune de ces portes s'ouvre sur un labyrinthe que vous devez franchir pour atteindre votre objectif. C'est tout ce que vous devez savoir.

Le sergent jeta un coup d’œil au servo-crâne qui flottait au coin de la pièce. Par son œil bionique, les Maîtres observaient et entendaient tout.

- Ne vous attendez pas à ce qu'il ne s'agisse que d'une course d'orientation, ajouta-t-il de son sourire le plus sarcastique. Chef de section, face à ce défi tu es responsable des conséquences de ton commandement. Nous verrons si tes valeurs en tant que meneur ont dépassé le stade de soldat à soldat. J'espère pour toi que chacun de tes hommes est capable d'endurer individuellement ce qui va leur arriver.

Halek ne nourrissait pas de doute à ce propos. Il avait veillé à ce que chaque initié travaille introspectivement à ses émotions et à sa propre cohésion.
Les leçons de Lebian étaient riches de ces notions et il y accordait une attention toute particulière, ce qui n'avait pas été le cas de tous ses hommes.
Il estimait néanmoins que le mal qu'il s'était donné s'avérerait payant.

- Mon sort ne sera pas différent de celui de mes hommes, monseigneur.

Veryn s'esclaffa dans un rire qui mêlait à sa cruauté un semblant de sympathie.

- Non, en effet Numéro Neuf, répondit-il en tapotant de la main son pistolet à plasma. J'espère que tu as fait de ton pire comme je ferai du mien si tu échoues.

Les portes s'ouvrirent simultanément, découvrant une lumière qui inonda la pièce au fur et à mesure qu'elles tournaient sur leurs gonds dans le claquement de leurs engrenages. Halek, malgré ses facilités, en fut gêné tout de même alors que ses subordonnés plissaient les yeux. Pourtant, aucun d'entre eux ne montra de faiblesse.

L'énorme silhouette en armure énergétique se retrouva noyée dans l'éclat aveuglant. Ainsi baigné de lumière, Veryn paraissait plus sombre encore.
Le servo-crâne glissa au-dessus de l'épaule du sergent, fixant les initiés de son œil unique, alors que Veryn écartait les bras.

- Vous entrez en ces lieux, Initiés. Vous les quitterez Astartes... ou ne les quitterez pas.

Halek fut le premier à avancer, suivi de près par ses hommes. Certains portaient déjà la main à leur couteau tandis que d'autres faisaient craquer leurs articulations. Levant la main pour se protéger de la lumière agressive, ils pénétrèrent chacun dans les mondes créées par leurs Maîtres. Les portes se fermèrent derrière eux, rendant sa pénombre à l'air glacial de la pièce.

Veryn ne demanda pas son reste et emprunta le corridor adjacent d'un pas décidé. Sa foulée faisait trembler le pont et dispersait la vermine qui vivait entre les tuyauteries. Il croisa quelques membres d'équipages, des humains affectés à la maintenance auxquels il n'accorda pas même un regard.
Il détestait les humains, au point qu'il se moquait parfois de lui-même pour en avoir été un. Ils étaient faibles, tellement faibles, et voilà qu'il en avait préparé une poignée qui, bientôt, deviendraient ses frères. Il s'autorisa un sourire.

La vie est bien faite, pensa-t-il.

Arrivé à un carrefour, il chercha de droite et de gauche, impassible, ce qu'il était venu chercher. A ce niveau, les serviteurs lobotomisés côtoyaient les techniciens. L'activité soutenue renvoyait en échos les bruits mécaniques, accompagnés de jets de lumière venant d'une soudure ou un voyant d'avertissement. Il ne mit pas longtemps à trouver ce qu'il cherchait. Une forme humaine marchait maladroitement, tenant dans ses mains changées en pinces un module quelconque. Bousculée par des esclaves robotisés qui ne faisaient pas attention à elle, elle perdit l'équilibre et chuta lourdement.
Ce que l'esclave tenait se brisa en tombant, répandant des composants électriques qui roulèrent dans les aspérités du sol. Prenant appui sur ses pinces pour se relever, elle gémit de douleur avant de réaliser que quelque chose se tenait devant elle. Elle leva des yeux pétrifiés vers l'Astartes qui la dominait de toute sa stature. La voix du géant fut la chose la plus terrifiante qu'elle ait jamais entendu.

- Cela avait l'air précieux, dit Veryn.

Il se pencha pour attraper le bras frêle et souleva sans efforts le maigre corps. Des larmes roulèrent sur le visage de l'esclave et ses sanglots ne firent qu'attiser le mépris du sergent.

- Pitié, seigneur ! Je ne l'ai pas fait exprès...

Il soupira. Décidément, il avait du mal à croire qu'il avait été humain.

- Je vais te dire un secret, petite chose, dit-il d'une voix faussement rassurante. Que ce soit précieux ou non, je n'en ai aucune idée.

Elle geignait de douleur, s'agitant faiblement dans un vain espoir d'échapper à la poigne de fer. Elle ne vit pas l'autre main de Veryn pointer le canon du pistolet à plasma sur ses genoux.

- Et franchement, je m'en contrefous.

Plus loin dans le vaisseau, une alerte de type « réparation » se déclencha.
Des conduits venaient d'être détruits par ce que les senseurs qualifièrent de tir d'arme énergétique. L'ordinateur local analysa les données et convertit le signal d'alarme en ordre de travail, qui se retrouva alors jeté dans le flux constant parcourant le réseau commun à tous les serviteurs. L'ordre de réparation fut assigné à l'unité disponible la plus proche.

17-Sigma-4 venait de perdre un membre dans la déflagration, mais il était vrai qu'il ne sentait rien. Il se remit maladroitement sur ses jambes bioniques et scanna de son œil artificiel la surface à réparer. Derrière lui s'éloignait l'Astartes, qui portait sous le bras une esclave dont les pleurs furent étouffés quand 17-Sigma-4 commença à scier le métal dans une pluie d'étincelles.


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Message par - Talos - le Ven 31 Juil 2020 - 20:14

Chapitre XVII

Instinct










Le dédale manquait de lui faire perdre la tête. Halek progressait le plus furtivement possible, aux abois pour déceler le moindre piège, le moindre danger. Il se sentait à nouveau vulnérable, à la merci des yeux qui scrutaient ses moindres faits et gestes. Comme à son habitude, il détestait cela.
Les parois du labyrinthe était trop hautes pour s'y agripper et il devait se contenter d'avancer en mémorisant tant bien que mal le tracé de son parcours. Il laissait pourrir derrière lui un groupe de serviteurs. Ils ne représentaient plus une menace sérieuse depuis longtemps. La supériorité physique et mentale de l'initié les avait réduit au silence en un temps record, mais Halek ne se reposait pas sur ses lauriers. Une embuscade bien tendue pouvait renverser le cours des choses.

La lame aiguisée n'est rien face à l'éboulement, disait Veryn. Si le sergent avait su se rendre détestable, Halek et les autres s'étaient parfois retrouvés ébahis par le bon sens de ses paroles. Mais ce n'était pas le moment de verser dans la poésie. Halek devait trouver la sortie menant à son objectif.

Il prit un instant pour reprendre son souffle avant de glisser la tête au coin du mur. Rien à signaler, mais une appréhension lui collait à la peau depuis le début de l'épreuve. Comme si son parcours n'était qu'une traque. Si l'idée de chasser lui avait secrètement plu, la longueur et la configuration du lieu lui donnaient de plus en plus la désagréable impression que son rôle n'était pas celui qu'il pensait être.
Une impression qui lui collait à la peau comme son ombre.
Il reprit sa progression, marchant à pas de loup le long des parois froides et décapées. Une de ses mains caressait le métal des murs du bout des doigts pour y détecter la moindre aspérité qui pourrait dissimuler un piège.
Au toucher, il devinait des surfaces croûtées et irrégulières. Du sang séché et des fragments de peau momifiée tapissaient certaines portions du corridor.
Il était tombé par deux fois sur des corps décharnés et tellement secs qu'un simple souffle aurait pu les effriter. Rien d'utile cependant dans leurs uniformes. Halek se contenta de les dépasser en prenant garde à ne briser aucun os sous ses pieds.

Son autre main était cramponnée au pistolet rudimentaire ramassé sur le cadavre d'un serviteur. L'arme lui semblait tout sauf opérationnelle et l'aspect de ses munitions laissait présager un emploi risqué. Son couteau était rangé dans son fourreau, mais l'étroitesse du lieu favorisait l'emploi d'une arme de poing. Il savait que ses maîtres l'observaient et qu'il n'avait pas le droit à l'erreur. Pour recevoir le patrimoine génétique de la légion, aucune faiblesse ne serait tolérée. Halek n'aurait su en tolérer chez ses hommes pas plus qu'en lui-même. Il ne pouvait qu'espérer que les autres s'en sortent aussi bien que lui, moins pour leur sort que pour ses propres échecs en tant que chef de section.

Il arrivait au bout du couloir quand ses sens captèrent un son inhabituel.
Halek se maudit presque d'avoir laissé son esprit divaguer l'espace d'une seconde et assura une prise à deux mains sur la poignée de son pistolet, reculant à petits pas tout en gardant la mire de son arme pointée vers le virage d'où approchait un bruit cliquetant. Une forme animale émergea lentement au détour du couloir. Halek reconnut la bête et jura intérieurement. Ses doutes étaient fondés, mais il ne s'attendait pas à se retrouver face à face avec un cougar.
Le jeune félin lui arrivait à hauteur de coude et possédait déjà les canines distinctives de son espèce. Son feulement roula dans le couloir tel un orage lointain, en une menace beaucoup trop réelle. Il déploya ses plaques dorsales en signe d'intimidation et avança lentement au ras du sol, ses oreilles rabattues en arrière. Ses babines retroussées découvraient une rangée de crocs, comme un sourire, alors qu'elle savourait à l'avance le carnage à venir.

Halek sentit l'ivresse du combat le gagner et campa ses yeux dans les puits sans fond qu'étaient ceux de la bête. Malgré le danger de la situation, il ne put empêcher le flot d'adrénaline d'envahir son corps et d'irradier en lui comme un stimulant galvanisant. Il se prépara à recevoir la charge en fléchissant les jambes, prêt à bondir de côté à l'instant où l'animal viserait sa gorge.

Le cougar prit soudain sa foulée et couvrit en un éclair la distance qui le séparait de sa proie. Halek prit sa visée et appuya sur la détente. Le tir fut à l'image de l'arme, laborieux. La détonation fit éclater le canon, projetant un nuage d'éclats métalliques dans toutes les directions. Halek n'avait pas attendu de jurer intérieurement pour se jeter sur le côté, esquivant la masse de griffes qui rugit en manquant sa cible. L'initié se ramassa en une roulade et se retrouva à moitié affalé contre le mur.
Il tira son couteau alors que le fauve avait déjà refait mouvement, sautant contre la paroi du couloir pour se catapulter avec une force encore plus grande vers sa proie. Le choc les fit partir à la renverse tous les deux et ils s'écroulèrent contre un corps desséché dans le bruit creux de ses os brisés.

Halek parvint à attraper une patte du prédateur maintenant au-dessus de lui, mais ce dernier possédait une telle force qu'il n'y prêta aucune attention et se dégagea avant de trancher l'air de ses griffes acérées. L'initié eut à peine le temps de tourner la tête par réflexe avant de sentir la douleur infernale faucher son visage et la chaleur du sang, son sang, ruisseler dans ses yeux et son cou. Sa main serrait toujours son couteau mais la patte puissante de la bête tenait son épaule plaquée au sol. Le grognement caverneux du jeune cougar sonna comme un glas dans les oreilles de l'initié alors que le fauve reniflait sa prise, comme pour se délecter du parfum de son sang avant la mise à mort.

Le souvenir de Dorkh surgit dans l'esprit d'Halek. Il se revit sous la pluie, agrippé aux arrêtes coupantes, les jambes dans le vide. Il était alors dans la même situation, en sang et impuissant, à la merci de son adversaire.
Quelque chose naquit en lui. Un noyau rageur, volcanique, qui inonda son corps d'une agressivité qu'il n'avait jamais connue.
Jamais plus. Jamais plus ne se retrouverait-il en telle position de faiblesse, à la merci de qui que ce soit. Il maudit Dorkh, il maudit sa planète et ce qu'elle l'avait forcé à faire, il maudit Veryn et son arrogance, et par dessus tout, il se maudit lui-même.

Sa main libre attrapa un éclat d'os et le planta dans le flanc du cougar.
Ce dernier gémit bruyamment et relâcha toute prise sous la douleur. Regagnant sa mobilité, Halek poussa l'animal de côté et il hurla d'une voix inhumaine alors qu'il jetait de désespoir ses propres dents sur la jugulaire de l'animal. Le cougar se débattit comme un diable, lacérant les épaules et le dos d'Halek, mais l'initié ne sentait plus rien.
Ni le rugissement assourdissant du cougar qui lui vrillait les tympans, ni les ergots acérés qui tailladaient ses chairs.

Son sang pouvait bien couler.

Il reprit de la hauteur en appuyant son avant-bras sur la gorge du cougar, l'étranglant alors qu'il remuait dans son fourreau de chair l'os coupant qui lui servait de poignard. Une fois de plus, leurs yeux se croisèrent. La rage qu'ils éprouvaient, l'instinct primal qui les animait, leur volonté de survivre, Halek les vit dans le regard ténébreux de l'animal.

Petit à petit, la bête ne lutta plus. Son souffle était toujours aussi rapide, mais elle n'esquissait plus aucun mouvement. Halek mit du temps avant de se rendre compte qu'une voix l'appelait, loin hors du brouillard de violence qui occupait son esprit.

- Tu perds du temps, Numéro Neuf.

Impossible pour lui de dire si la voix dans le haut-parleur était celle du Chapelain, de Lebian ou de Veryn. Il se releva péniblement, dominant le cougar qui gisait maintenant dans une mare de sang. Halek sentait que ses propres vêtements lui collaient à la peau tant ses blessures étaient nombreuses.
Les coupures qu'il avait reçu à la tête se firent douloureusement sentir alors que son visage se tordait de douleur, tirant sur les plaies profondes.
Les cellules de Larraman avaient beau être efficaces, elles semblaient toujours être trop longues à agir.

Claudiquant, l'initié se remit à avancer le long du couloir. Il devait progresser. Un râle dans son dos le fit se retourner pour voir le cougar se relever avec difficulté. Il était faible sur ses appuis et grondait sourdement sous la douleur.
Ses griffes raclaient le sol alors qu'il essayait de lécher la plaie dans son flanc, sans grand succès. Tournant la tête vers Halek, le cougar feula de nouveau, découvrant ses dents pointues avant de s'en aller en boitant dans la direction opposée, pour disparaître dans le noir.

Halek prit une seconde pour reposer sa tête contre le mur et reprendre son souffle. Il avait failli mourir, mais avait trouvé en lui une fureur nouvelle.
Il revint sur ses pas pour ramasser son couteau, laissant choir par la même occasion l'éclat osseux sur le cadavre à qui il l'avait emprunté. Il cracha à travers ses dents serrées une insulte au pistolet défaillant avant de se remettre en route sans s'attarder de plus belle.

Si ses hommes avaient eu à affronter un cougar eux aussi, il estimait que peu d'entre eux auraient pu survivre. Alors qu'il avançait vers ce qui semblait être la sortie, il pensa que si c'était le cas, il était normal que seuls ceux qui triomphaient voient leur épreuve considérée comme réussie.

À bien y repenser, il n'aurait pas toléré le contraire.Chapitre XVII

Instinct









Le dédale manquait de lui faire perdre la tête. Halek progressait le plus furtivement possible, aux abois pour déceler le moindre piège, le moindre danger. Il se sentait à nouveau vulnérable, à la merci des yeux qui scrutaient ses moindres faits et gestes. Comme à son habitude, il détestait cela.
Les parois du labyrinthe était trop hautes pour s'y agripper et il devait se contenter d'avancer en mémorisant tant bien que mal le tracé de son parcours. Il laissait pourrir derrière lui un groupe de serviteurs. Ils ne représentaient plus une menace sérieuse depuis longtemps. La supériorité physique et mentale de l'initié les avait réduit au silence en un temps record, mais Halek ne se reposait pas sur ses lauriers. Une embuscade bien tendue pouvait renverser le cours des choses.

La lame aiguisée n'est rien face à l'éboulement, disait Veryn. Si le sergent avait su se rendre détestable, Halek et les autres s'étaient parfois retrouvés ébahis par le bon sens de ses paroles. Mais ce n'était pas le moment de verser dans la poésie. Halek devait trouver la sortie menant à son objectif.

Il prit un instant pour reprendre son souffle avant de glisser la tête au coin du mur. Rien à signaler, mais une appréhension lui collait à la peau depuis le début de l'épreuve. Comme si son parcours n'était qu'une traque. Si l'idée de chasser lui avait secrètement plu, la longueur et la configuration du lieu lui donnaient de plus en plus la désagréable impression que son rôle n'était pas celui qu'il pensait être.
Une impression qui lui collait à la peau comme son ombre.
Il reprit sa progression, marchant à pas de loup le long des parois froides et décapées. Une de ses mains caressait le métal des murs du bout des doigts pour y détecter la moindre aspérité qui pourrait dissimuler un piège.
Au toucher, il devinait des surfaces croûtées et irrégulières. Du sang séché et des fragments de peau momifiée tapissaient certaines portions du corridor.
Il était tombé par deux fois sur des corps décharnés et tellement secs qu'un simple souffle aurait pu les effriter. Rien d'utile cependant dans leurs uniformes. Halek se contenta de les dépasser en prenant garde à ne briser aucun os sous ses pieds.

Son autre main était cramponnée au pistolet rudimentaire ramassé sur le cadavre d'un serviteur. L'arme lui semblait tout sauf opérationnelle et l'aspect de ses munitions laissait présager un emploi risqué. Son couteau était rangé dans son fourreau, mais l'étroitesse du lieu favorisait l'emploi d'une arme de poing. Il savait que ses maîtres l'observaient et qu'il n'avait pas le droit à l'erreur. Pour recevoir le patrimoine génétique de la légion, aucune faiblesse ne serait tolérée. Halek n'aurait su en tolérer chez ses hommes pas plus qu'en lui-même. Il ne pouvait qu'espérer que les autres s'en sortent aussi bien que lui, moins pour leur sort que pour ses propres échecs en tant que chef de section.

Il arrivait au bout du couloir quand ses sens captèrent un son inhabituel.
Halek se maudit presque d'avoir laissé son esprit divaguer l'espace d'une seconde et assura une prise à deux mains sur la poignée de son pistolet, reculant à petits pas tout en gardant la mire de son arme pointée vers le virage d'où approchait un bruit cliquetant. Une forme animale émergea lentement au détour du couloir. Halek reconnut la bête et jura intérieurement. Ses doutes étaient fondés, mais il ne s'attendait pas à se retrouver face à face avec un cougar.
Le jeune félin lui arrivait à hauteur de coude et possédait déjà les canines distinctives de son espèce. Son feulement roula dans le couloir tel un orage lointain, en une menace beaucoup trop réelle. Il déploya ses plaques dorsales en signe d'intimidation et avança lentement au ras du sol, ses oreilles rabattues en arrière. Ses babines retroussées découvraient une rangée de crocs, comme un sourire, alors qu'elle savourait à l'avance le carnage à venir.

Halek sentit l'ivresse du combat le gagner et campa ses yeux dans les puits sans fond qu'étaient ceux de la bête. Malgré le danger de la situation, il ne put empêcher le flot d'adrénaline d'envahir son corps et d'irradier en lui comme un stimulant galvanisant. Il se prépara à recevoir la charge en fléchissant les jambes, prêt à bondir de côté à l'instant où l'animal viserait sa gorge.

Le cougar prit soudain sa foulée et couvrit en un éclair la distance qui le séparait de sa proie. Halek prit sa visée et appuya sur la détente. Le tir fut à l'image de l'arme, laborieux. La détonation fit éclater le canon, projetant un nuage d'éclats métalliques dans toutes les directions. Halek n'avait pas attendu de jurer intérieurement pour se jeter sur le côté, esquivant la masse de griffes qui rugit en manquant sa cible. L'initié se ramassa en une roulade et se retrouva à moitié affalé contre le mur.
Il tira son couteau alors que le fauve avait déjà refait mouvement, sautant contre la paroi du couloir pour se catapulter avec une force encore plus grande vers sa proie. Le choc les fit partir à la renverse tous les deux et ils s'écroulèrent contre un corps desséché dans le bruit creux de ses os brisés.

Halek parvint à attraper une patte du prédateur maintenant au-dessus de lui, mais ce dernier possédait une telle force qu'il n'y prêta aucune attention et se dégagea avant de trancher l'air de ses griffes acérées. L'initié eut à peine le temps de tourner la tête par réflexe avant de sentir la douleur infernale faucher son visage et la chaleur du sang, son sang, ruisseler dans ses yeux et son cou. Sa main serrait toujours son couteau mais la patte puissante de la bête tenait son épaule plaquée au sol. Le grognement caverneux du jeune cougar sonna comme un glas dans les oreilles de l'initié alors que le fauve reniflait sa prise, comme pour se délecter du parfum de son sang avant la mise à mort.

Le souvenir de Dorkh surgit dans l'esprit d'Halek. Il se revit sous la pluie, agrippé aux arrêtes coupantes, les jambes dans le vide. Il était alors dans la même situation, en sang et impuissant, à la merci de son adversaire.
Quelque chose naquit en lui. Un noyau rageur, volcanique, qui inonda son corps d'une agressivité qu'il n'avait jamais connue.
Jamais plus. Jamais plus ne se retrouverait-il en telle position de faiblesse, à la merci de qui que ce soit. Il maudit Dorkh, il maudit sa planète et ce qu'elle l'avait forcé à faire, il maudit Veryn et son arrogance, et par dessus tout, il se maudit lui-même.

Sa main libre attrapa un éclat d'os et le planta dans le flanc du cougar.
Ce dernier gémit bruyamment et relâcha toute prise sous la douleur. Regagnant sa mobilité, Halek poussa l'animal de côté et il hurla d'une voix inhumaine alors qu'il jetait de désespoir ses propres dents sur la jugulaire de l'animal. Le cougar se débattit comme un diable, lacérant les épaules et le dos d'Halek, mais l'initié ne sentait plus rien.
Ni le rugissement assourdissant du cougar qui lui vrillait les tympans, ni les ergots acérés qui tailladaient ses chairs.

Son sang pouvait bien couler.

Il reprit de la hauteur en appuyant son avant-bras sur la gorge du cougar, l'étranglant alors qu'il remuait dans son fourreau de chair l'os coupant qui lui servait de poignard. Une fois de plus, leurs yeux se croisèrent. La rage qu'ils éprouvaient, l'instinct primal qui les animait, leur volonté de survivre, Halek les vit dans le regard ténébreux de l'animal.

Petit à petit, la bête ne lutta plus. Son souffle était toujours aussi rapide, mais elle n'esquissait plus aucun mouvement. Halek mit du temps avant de se rendre compte qu'une voix l'appelait, loin hors du brouillard de violence qui occupait son esprit.

- Tu perds du temps, Numéro Neuf.

Impossible pour lui de dire si la voix dans le haut-parleur était celle du Chapelain, de Lebian ou de Veryn. Il se releva péniblement, dominant le cougar qui gisait maintenant dans une mare de sang. Halek sentait que ses propres vêtements lui collaient à la peau tant ses blessures étaient nombreuses.
Les coupures qu'il avait reçu à la tête se firent douloureusement sentir alors que son visage se tordait de douleur, tirant sur les plaies profondes.
Les cellules de Larraman avaient beau être efficaces, elles semblaient toujours être trop longues à agir.

Claudiquant, l'initié se remit à avancer le long du couloir. Il devait progresser. Un râle dans son dos le fit se retourner pour voir le cougar se relever avec difficulté. Il était faible sur ses appuis et grondait sourdement sous la douleur.
Ses griffes raclaient le sol alors qu'il essayait de lécher la plaie dans son flanc, sans grand succès. Tournant la tête vers Halek, le cougar feula de nouveau, découvrant ses dents pointues avant de s'en aller en boitant dans la direction opposée, pour disparaître dans le noir.

Halek prit une seconde pour reposer sa tête contre le mur et reprendre son souffle. Il avait failli mourir, mais avait trouvé en lui une fureur nouvelle.
Il revint sur ses pas pour ramasser son couteau, laissant choir par la même occasion l'éclat osseux sur le cadavre à qui il l'avait emprunté. Il cracha à travers ses dents serrées une insulte au pistolet défaillant avant de se remettre en route sans s'attarder de plus belle.

Si ses hommes avaient eu à affronter un cougar eux aussi, il estimait que peu d'entre eux auraient pu survivre. Alors qu'il avançait vers ce qui semblait être la sortie, il pensa que si c'était le cas, il était normal que seuls ceux qui triomphaient voient leur épreuve considérée comme réussie.

À bien y repenser, il n'aurait pas toléré le contraire.


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Message par - Talos - le Ven 31 Juil 2020 - 20:15

Chapitre XVIII

Rêves suicidés










     Ils lui avaient tout pris.

Son identité. Son corps. Sa liberté. Sa vie était devenue un cauchemar depuis un temps qu'elle était incapable d'estimer. Au début, elle avait fait preuve de bonne volonté, désireuse de servir. Après tout, elle n'avait pas eu le choix.
Ils l'avaient emmenée parce qu'elle était jeune et en bonne santé.
Le voyage depuis Nostramo l'avait pourtant rendue malade. À son arrivée sur le vaisseau de guerre, l'étincelle d'émerveillement qu'elle ressentait fut soufflée par cet environnement froid rempli d'automates difformes.

Le guerrier qu'ils appelaient « Veryn » s'était allègrement moqué d'elle, au point d'en faire son écuyère personnelle. Tous les jours, pendant des heures, elle décapait, nettoyait et polissait les portions d'armure de l'Astartes qui les lui ramenait toujours plus délabrées. Elle demeurait dans sa cabine crasseuse, les yeux perdus dans le vide. Quand il arrivait, trempé de sueur, elle devait l'aider à ôter son armure encroûtée du sang des serviteurs d'entraînement.
Quand elle n'allait pas assez vite pour lui, surtout au début, il lui arrivait de l'attraper par le cou et de la jeter contre un mur.
Elle avait cru avec le temps que peut-être, il finirait par la remercier. Ses petits doigts étaient de plus en plus abîmés alors qu'elle mettait tout son cœur à l'ouvrage en dépit des humiliations et des coups que lui portait son maître.

Elle l'avait attendu, une fois, derrière la porte. Préparée et prête à faire son travail. Pensant bien faire, elle était sortie chercher un bidon d'eau fraîche et avait rempli deux verres, espérant que cette fois peut-être, il verrait en elle autre chose qu'une esclave, et qu'il lui parlerait un peu.
Lorsqu'il était entré, il n'avait aucunement fait attention à elle. Il s'était assis, attendant comme à l'accoutumée que son écuyère commence à déverrouiller son armure. Quand elle s'était approchée avec son verre d'eau, se forçant à sourire un peu, Veryn l'avait foudroyée du regard.

- Tu te fiches de moi ? Avait-il demandé.

L'effroi qu'elle avait ressenti à ce moment n'avait égalé que la violence du coup de poing qu'il lui avait asséné. Elle avait heurté le mur de la cabine avec une telle force qu'elle en perdit conscience quelques secondes. Quand la douleur la réveilla, elle sentit quelque chose bouger dans sa bouche, et elle cracha plusieurs dents qui mêlèrent leur sang à l'eau renversée du verre brisé. Elle n'eût le temps de lever les yeux que pour voir son maître la regarder avec dédain.

L'enfer avait alors commencé.

Ils l'avaient traînée sans ménagement dans les entrailles du vaisseau, là où la seule lumière était celle des générateurs à plasma. La vie ici n'en était pas une, rien n'était vivant, à quelques rares exceptions. Les automates à qui Veryn l'avait confiée ne parlaient pas et ne ressentaient rien. Au milieu de la masse grouillante de serviteurs affairés, elle se sentait plus seule que jamais.
Après quelques semaines ou quelques mois, elle n'aurait su le dire, de travail intensif et de malnutrition, elle commençait à perdre pied avec la réalité. Aucune interaction, aucune attention, les quelques membres d'équipage humains lui adressaient à peine la parole. Lors d'un travail sur un système de dérivation, ses doigts furent brisés par la fermeture soudaine d'un clapet anti-retour. Elle avait bien tenté de se dégager, d'appeler au secours, mais personne n'était venu. Elle resta ainsi coincée des heures durant, pleurant au milieu du troupeau de serviteurs qui n'entendaient rien à ses cris.
Un technicien avait fini par la trouver par hasard, blême et inanimée.
Quand elle s'éveilla dans le centre de soins de l'équipage, elle mit du temps à se souvenir de sa mésaventure. Elle voulut porter les mains à son visage pour se frotter les yeux, mais ses mains n'étaient plus là. Des membres grossiers, vissés dans ses poignets, les avaient remplacées.

Ce qui lui restait de combativité s'effondra, emportant avec lui tout espoir d'un avenir meilleur. Elle fut renvoyée à son travail peu de temps après, sans ménagement. Ses chairs n'étaient pas encore cicatrisées quand elle fut poussée en avant par un serviteur, insensible comme les autres à toute considération. Elle peinait à se relever quand ses yeux accrochèrent une paire de bottes qu'elle ne connaissait que trop bien. Son ancien maître se tenait devant elle, et il attrapa ses poignets douloureux pour la soulever comme un jouet. Ce visage cruel pour lequel elle avait fait de son mieux, qu'elle avait essayé de fissurer pour révéler l'humanité derrière le monstre, découvrit un sourire sadique alors qu'une chaleur immense transperçait ses jambes.
Elle hurlait et pleurait de toutes ses forces alors que l'Astartes l'emmenait ailleurs dans le vaisseau. Après un voyage d'une éternité infernale, il la jeta dans une grande salle. Ratatinée et en sanglots, elle regarda ses jambes pour découvrir avec horreur que ses genoux avaient disparu, remplacés par des moignons de chair calcinée.
Ses pleurs étaient repris en échos par les murs stériles. Elle laissait son regard dériver, cherchant une quelconque présence malgré les larmes qui floutaient sa vision. Combien de temps resta-t-elle ainsi, morte de chagrin et de froid ?
Elle pensa à ses parents. Comme ils devaient avoir honte d'elle s'ils la voyaient.

Une porte s'ouvrit dans le claquement d'un verrou délogé à la charge explosive. Une forme humanoïde émergea de la fumée dans une démarche précise, tournant sans arrêt sur elle-même comme pour chercher une menace.
Elle déglutit péniblement et voulut dire quelque chose, mais ce qui sortit de sa bouche ne fut qu'un râle chétif. Le nouveau venu se tourna instantanément vers elle, approchant à petits pas. Sa carrure n'était pas celle d'un Astartes, même s'il était plus grand que la normale. Son armure était marquée par plusieurs impacts. Des lambeaux de tissus pendaient de sa silhouette boiteuse. Quand il ne fut plus qu'à quelque pas, elle put voir son visage. Il était recouvert de sang et barré de cicatrices profondes qui lézardaient sur ses traits. Sa fatigue et sa concentration se lisaient dans ses yeux, du même gris bleu que le ciel de Nostramo.
Son cœur monta dans sa poitrine et ses sanglots reprirent de plus belle, rendant à sa voix le timbre enfantin qu'elle avait depuis longtemps perdu.

- Halek...

Il avait scanné tous les secteurs de la pièce avant de s'avancer vers le corps larmoyant étendu sur le sol. Tous ses instincts hurlaient au piège, à l'appât, mais pour une raison qu'il ignorait totalement, il continuait d'avancer.
Le corps en ruines qui se trouvait là était maigre comme la mort. En lieu et place de mains se tenaient des pinces grossières. De ce qui restait de ses jambes montait une odeur de viande brûlée. Son visage creux, aux cheveux rasés, était marqué par des cicatrices en tous genres et sa peau avait une teinte maladive.

Son regard croisa celui de la créature. Celle-ci sembla alors pleurer, dans une parodie de tristesse. Il était en train de se demander où était le piège quand elle prononça son nom. Le choc lui glaça le sang.

- Celyne ?

Le son d'une porte le tira des pensées horribles qui commençaient à pulluler dans son esprit.

Que lui était-il arrivé ?

Qui l'avait amenée ici ?

Pourquoi ?

Une sourde appréhension grandit en lui comme les pas blindés et le grondement des armures énergétiques se rapprochaient. Corten et Lebian vinrent se tenir sur l'estrade au-dessus de lui. Derrière eux se tenait un Astartes qu'Halek n'avait encore jamais vu, au visage mauvais et couturé de cicatrices. La voix puissante du Chapelain résonna dans la salle.

- Initié Numéro Neuf. Tu as passé avec succès toutes les étapes de ton épreuve. Ton dernier défi sera celui qui scellera à jamais ton lien avec la 8ème légion, ou constatera ton échec. Cette esclave a commis une faute grave dont le prix à payer est la mort.

Halek sentit quelque chose se briser en lui. Son regard accrocha celui de l'Archiviste, qui l'avait sans doute senti lui aussi. Pour la première fois, il doutait. Il doutait de tout.
Dans le raclement de ses chenilles métalliques, un serviteur roula depuis la porte opposée, portant une arme qu'il tendit à l'initié. Halek regarda l'engin avec dégoût. Son canon ventilé et son réservoir étaient reconnaissables entre mille. Il retint un haut-le-cœur de toutes ses forces. Le regard vide, il tendit une main réticente vers le lance-flammes.

- Rend la sentence, fils de Nostramo. Purifie par le feu, la pitié qui inonde ton âme ! Ordonna Corten.

L'initié prit l'arme à deux mains, allumant la tête enflammée qui prit vie instantanément, dans un son feutré.
Il approcha doucement de ce qui restait de Celyne, tremblant alors que son esprit livrait une guerre pleine de contradictions, mais il était trop tard.
Bien trop tard...
Rien ne pourrait plus changer maintenant.

Halek parla d'une voix calme, sur le ton le plus chaleureux qu'il ait employé de sa vie. Il réalisa que jamais auparavant, il ne lui avait parlé comme ça.
Il se détesta aussi sûrement qu'il détesta sentir des larmes monter dans ses yeux. Elle lui avait sauvé la vie...

- C'est pour le mieux... murmura-t-il d'une voix tremblante.

Celyne hocha faiblement la tête. Elle rassembla ses dernières forces pour, de ses traits trop jeunes, dessiner un sourire bienveillant sous ses yeux noirs baignés de larmes. Sa voix était résignée et frémissante.

- Ne m'oublie pas, s'il-te-plaît...

Son cri fut aussi aigu que bref.
Le jet de flammes la carbonisa instantanément, et une fumée puante monta en une gerbe sinistre vers le plafond. Halek maintenait le doigt crispé sur la détente comme s'il avait le pouvoir d'effacer un mauvais rêve. Alors qu'il fixait le brasier, il essaya de se convaincre que c'était la chaleur qui le faisait pleurer.

Lebian était concentré sur l'initié, sentant le conflit et la tristesse se mêler à la rage et à la haine. L'épreuve était réussie. Il jeta un œil derrière lui à l'attention du Premier Capitaine. Ce dernier demeura impassible. Contre toute attente, ce fut Corten qui parla.

- Croyez-vous qu'il faillisse, Lebian ? Demanda-t-il à voix basse.

L'Archiviste prit une seconde de réflexion.

- Non, Premier Chapelain. Il sera ce que notre Père attendait de nous. Les passions les plus violentes naissent dans la douleur.

Halek avait baissé son arme vide et, d'un pas peu assuré, était venu se mettre au garde-à-vous face à ses maîtres, les doigts resserrés sur son cœur. Sa voix puissante traduisait une assurance forcée.

- Initié Numéro Neuf, à vos ordres, messeigneurs.

La chaleur du feu lui brûlait le dos, mais il n'en avait cure.

- Initié, répondit Corten d'une voix forte. En cette nuit d'épreuves tu as démontré tes talents et ta capacité à semer la mort. Par le passé, tes actes et tes décisions en tant que chef de section ont aussi prouvé ton sens tactique et opérationnel. Sous le regard du Premier Capitaine de la 8ème légion, nous te baptisons Astartes et t'accordons le privilège de recevoir le patrimoine génétique de notre Père, Konrad Curze. Puisses-tu, par tes actes et tes paroles, garantir la pérennité de ses enseignements et porter le combat au-devant de ses ennemis jusqu'à la nuit de ta mort.
A partir de maintenant, personne ne te connaîtra plus sous le nom d'Halek ni de Numéro Neuf. Après concertation, l'Archiviste Lebian et moi-même avons convenu que chacun d'entre vous recevrait un nom à la fois terran et nostramien pour que jamais vous n'oubliez ce que nous vous avons appris ni ce que vous avez vécu dans ce vaisseau.

Le Chapelain marqua une pause, le temps de jeter un bref regard à Lebian, qui acquiesça. Il ramena ses yeux sur l'initié, et sa voix tonna plus fort encore, résonnant contre les parois d'acier.

- Cineris Vytraan, fils de Nostramo, nous te reconnaissons.

Le Chapelain et l'Archiviste recourbèrent leur main sur leur poitrine.

- Ave Dominus Nox.

Celui qui avait été Halek répondit au salut de ses anciens maîtres, avant que  ne monte dans la salle un ricanement authentiquement cruel.
Il n'avait pas échappé à l'initié que ce nouveau nom était la traduction du mot cendres, et encore moins au Premier Capitaine.

- Un nom approprié, Premier Chapelain, ricana Sevatar en tournant les talons.


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Message par - Talos - le Ven 31 Juil 2020 - 20:17

Chapitre XIX

Imago










La passerelle renvoyait en échos les pas lourds de son armure. Le bleu nuit de la céramite contrastait avec le bronze de ses bordures. Il tenait sous le bras un casque sculpté en forme de crâne, encadré d'ailes pourpres. À ses épaulières massives étaient soudées des lames irrégulières, imitant des griffes recourbées autour de son visage. Sur son plastron imposant se déployaient des ailes squelettiques. Comme un ossuaire à ciel ouvert, elles se rejoignaient sous un crâne exposé au centre de son torse.
Un crâne trop vrai, et trop jeune.

A chacun de ses pas, l'Astartes passait devant un frère. Ils se tenaient en rangs serrés, immobiles, leurs casques aux lentilles grenat se reflétant les uns dans les autres alors qu'ils se faisaient face en deux colonnes. Devant à lui se tenaient deux guerriers. Il ressentit une nostalgie singulière alors qu'ils se tournaient vers lui. L'un possédait une armure ouvragée, finement entretenue, et portait à sa ceinture un épais grimoire. Ses traits patriciens étaient surplombés par une excroissance de son armure qui remontait au-dessus de sa tête. L'autre n'avait pas de visage, seulement un faciès artificiel dénué de vie et mû dans une armure noire usée, d'où pendaient des parchemins et quelques ossements.
Alors qu'il arrivait devant eux, une forme plus sombre encore, aussi haute que lui, se détacha des ombres. Elle affichait des crocs aussi malveillants que le casque qu'il portait sous le bras et son feulement flotta dans l'air comme un orage. Le cougar s'approcha doucement, la tête basse en signe de soumission.
L'Astartes posa une main sur son épaule avant de le fixer dans les yeux. L'animal recula d'un pas et retourna dans l'ombre où il demeura, patrouillant en silence autour de la passerelle.

- L'as-tu nommé ? Demanda Lebian.

L'autre lui rendit un sourire, ses yeux bleus barrés d'une succession de cicatrices, affichant une certaine malice.

- Non, frère-Archiviste, mais cela ne saurait tarder.

- Une machine à tuer n'a pas besoin de nom, répondit Corten.

Aux portes de la passerelle, quelqu'un éclata de rire.

- C'est l'hôpital qui se fout de la charité, avec tout mon respect, Chapelain.

Tous les regards se tournèrent vers Veryn. Le sergent appuyait son épaule à l'encadrement du sas, affichant son éternel sourire narquois. Bien que personne ne dise mot, aucun Astartes n'était dupe quant à l'effort que fournit Corten pour rester silencieux.
Un rayon lumineux creva la baie d'observation. La lueur froide fit jouer les ombres sur le sol d'acier alors que le soleil se levait derrière Nostramo.

Le Chapelain dégaina un poignard ouvragé et le tendit à l'Astartes devant lui. Ce dernier prit la lame dans ses mains et l'examina. L'acier reflétait en un croissant aiguisé les rayons de l'étoile mourante. Il savait ce qu'il avait à faire. Dans un geste calme, il déverrouilla un gantelet et le retira. Lentement, il fit glisser la lame en travers de sa main. Un filet écarlate macula le pont alors que quelque part, le flair bruyant du cougar se fit entendre.

- Par les prérogatives liées à mon rang, par le sang que tu as versé et par ton serment envers notre Père et la légion, sous les yeux de tes frères, Cineris Vytraan, en cette nuit je te nomme Capitaine de la 2ème compagnie.

L'escouade complète frappa son plastron du poing en un coup de tonnerre parfaitement synchronisé. Le Chapelain fit s'approcher deux membres d'équipage, qui portaient quelque chose de lourd dissimulé sous une bannière.
Corten tira sur l'étendard et deux servo-crânes pincèrent le tissu par les extrémités pour le dresser vers le plafond. Les motifs brodés représentaient l'orbe noir de Nostramo surmonté d'un crâne de cougar derrière lequel se déployaient des ailes rapaces.

La beauté de l'ouvrage laissa Vytraan sans voix. Quand il baissa les yeux, il constata que la bannière ainsi déployée avait révélé l'objet encombrant porté par les serfs. C'était une épée-tronçonneuse. Pas un modèle réglementaire à en juger par sa taille. Elle ne possédait pas une, mais deux rangées de dents en adamantium.

Corten hocha la tête, de son visage sans expression.

- Manie-la bien, fils de Nostramo. Tous, soyez aussi meurtriers que cette arme, au nom de l'Empereur et de notre Père ! Plantez sa bannière dans le cœur de vos ennemis pour que jamais plus personne n'ose la regarder !

- Notre Père a placé en vous des espoirs singuliers, reprit Lebian, et il a choisi de faire de vous ses bourreaux les plus terribles. Vous êtes les premiers d'un nouveau genre, un genre qui purgera la légion de ses points faibles.

- L'Abhorrent rejoindra bientôt la 205ème flotte expéditionnaire. Notre Père nous rappelle à lui, mais seuls Lebian et moi demeurerons à bord pour accueillir et encadrer ceux qui nous remplaceront pour recruter les futurs initiés. Nous allons gonfler les effectifs de la 2ème Compagnie avec la même rigueur que celle dont nous avons fait preuve avec vous.

Une alarme de proximité retentit. Par la baie d'observation, une nef sombre apparut, baignée dans les rayons malades de l'étoile. Sa forme était celle d'une dague, surplombée de superstructures évoquant une cathédrale sinistre.

- Voici, déclara Corten, le présent de notre Père à la 2ème Compagnie.

Vytraan avança de quelques pas, la mine concentrée, pas tout à fait habitué au poids de l'épée verrouillée à son ceinturon. En lui s'éveilla une ambition des plus agréables.

- Il est unique, reprit le Chapelain, désignant de vaisseau d'un geste de la main. Taillé pour les projections en territoire ennemi. Très faible signature énergétique, vitesse, puissance de feu. Sa taille en fait un vaisseau polyvalent et largement dissuasif.

Il n'avait pas eu besoin de le souligner. Vytraan admirait l'agressivité du croiseur, la pureté de ses lignes, la violence contenue qu'il représentait. C'était un chasseur, comme lui. Un tueur silencieux, capable du simple meurtre comme du génocide.

Veryn traversa la passerelle en silence, pour se tenir près du nouveau Capitaine. Il croisa les bras, désignant le vaisseau au-dehors d'un coup de menton.

- À celui-là aussi, tu vas devoir trouver un nom.

Vytraan nota intérieurement le ton qu'employait le sergent à son encontre, mais se rappela que personne ne pourrait jamais faire respecter la discipline à Veryn, pas même leur Père. Il maintint ses yeux rivés sur le croiseur qui flottait dans la couronne bleutée de l'étoile. Cela le ramena à cette légende dépeignant la bête impitoyable qui châtiait les imprudents perdus dans ses eaux froides.
Un nom approprié. Les mots du Premier Capitaine, prononcés en un autre temps, refirent surface dans son esprit. Vytraan ne put réprimer un sourire.

- Leviathan.


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